J’ai beaucoup aimé les
premiers poèmes d’Ariel Spiegler publiés en revue, puis son premier recueil C’est pourquoi les jeunes filles t’aiment
aux éditions Corlevour. L’écriture très musicale trouve dans la légèreté même sa
profondeur et sa lucidité ; y émerge une pensée jamais donnée d’avance,
jamais évidente en dépit de l’apparente simplicité.
J’étais donc curieuse,
bien sûr, de lire le second recueil de cette poète, Jardinier, paru récemment aux vénérables éditions Gallimard (qui
ont pris un risque inouï pour l’occasion : publier une jeune poète femme,
française et vivante – du jamais vu, je pense).
Si l’on y retrouve pour
l’essentiel l’écriture aérienne, ailée du précédent recueil (l’autrice ne
s’appelle pas Ariel pour rien), l’atmosphère y est toutefois assez différente :
plus grave, moins enjouée peut-être, surtout vers la fin du recueil.
Je ne l’ai pas compris tout de suite
malgré l’exergue tirée du Livre d’Osée
(la faute à ma connaissance déficiente de l’Ancien Testament), mais le thème
dominant de Jardinier est une
rencontre avec le Christ, avec la grâce. C’est l’exergue de la partie III qui
nous le confirme : une citation, cette fois, de l’Evangile selon saint Jean où l’une des Marie (laquelle, déjà ?)
prend Jésus mort et ressuscité pour un jardinier (clairement, ma connaissance
du Nouveau Testament est meilleure que celle de l’Ancien : merci le
catéchisme).
J’aime beaucoup cette
exergue bizarre, inachevée (« Le prenant pour le jardinier, elle lui dit »).
Elle correspond tout à fait à la façon bizarre, inachevée qu’a Ariel Spiegler
d’aborder ce thème chrétien, pas forcément facile disons-le. Dans le recueil, le
Christ est facilement pris pour quelqu'un d’autre, ou quelqu'un d’autre pour le
Christ ; la poète hésite entre je et tu, hésite sur qui est qui, quoi
dire, où aller. Conversations pleines de malentendus (« L’erreur s’est
glissée en toute chose ») ; et conversion pleine d’inattendu
(« Il est le contraire / de ce que l’on attendait »). Le Christ est
pluie, la grâce eau : comment saisir cela ?
Ariel Spiegler a le
mysticisme insolite, et charnel. Entre autre moments inattendus, pour la
lectrice, l’aspect autofictif (semble-t-il) du livre IV, puis la sensualité
et l’érotisme du livre V, en plein sur le chemin de la grâce, qui est finalement atteinte
au livre VI (« C’est le moment de tomber / pire qu’amoureux »). La poète trouve son corps glorieux dès cette terre, en même temps que le salut
de son âme.
On peut ne pas avoir les
mêmes préoccupations chrétiennes que l’autrice ; on peut, même, avoir fait le chemin
inverse (j’ai pour ma part, à l’adolescence, dû mettre fin – avec une réelle tristesse – à ma relation privilégiée avec Jésus). Mais la qualité du recueil est
indéniable : l’originalité de l’écriture, la maîtrise de la composition,
la force de la vision. Ce petit livre est de ceux qui nourrissent, sinon peut-être
l’âme, en tout cas la langue et la pensée.
Il est ailleurs, il est
dehors.
Retourne à ton silence, à
ta tristesse si tu veux.
Dans les châteaux de
sagesse
que tu as appris à bâtir
pendant des années,
tu trouveras du pâté et
des insectes.
Ariel Spiegler, Jardinier,
Gallimard, 2019
Fra Angelico, Noli me tangere |
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