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Vide-poche : Henri Cartier-Bresson

"C'est par les yeux que je comprends les choses",
dit Cartier-Bresson dans l'exposition qui lui est consacrée au Centre Pompidou.

Et nous aussi, à travers son regard, nous comprenons les choses. Nous voyons.

Juste une petite réserve sur cette grande rétrospective : ma photo préférée de lui n'y est pas... C'est celle-ci. Totalement fascinante. Non ?

Cartier-Bresson : Espagne, Alicante, 1933

Une nouvelle expo photo de Michael McCarthy


Michael McCarthy, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois dans ce blog (notamment ici), présente A certain slant of light à la galerie Duboys à Paris.
(A noter que le titre de l’exposition est tiré d’un très beau poème de Emily Dickinson).



Les photographies de Michael McCarthy s’élaborent à la vitesse où les plantes poussent : lentement.

Les techniques utilisées sont anciennes pour ne pas dire archaïques. A l’heure d’Instagram, l’artiste américain a recours au sténopé, au cyanotype, à la gomme bichromatée… Noms délicieusement barbares pour les non-initiés, et qui fleurent bon le 19e siècle, l’artisanat un peu maniaque, l’atelier encombré d’objets en bois, en verre, en métal – matières dures d’où naîtra l’image, fascinante illusion de l’espace.

Ce n’est pas de la nostalgie, c’est de l’amour, et un désir de redonner de l’enfance à la technologie moderne, que Michael McCarthy utilise aussi par ailleurs (il ne dédaigne pas les possibilités offertes par le numérique). Un désir de contrarier un peu le temps, d’inverser la vitesse, non pas de faire marche arrière mais plutôt de faire un (long) détour par les petites routes mal goudronnées, parce qu’on y sent mieux les cahots du chemin, et de quoi celui-ci est fait. A contre-courant de la photographie contemporaine institutionnalisée, souvent très lisse et très cérébrale, il bricole, manipule, et surtout prend le temps de bien regarder. Il rappelle qu’un caillou peut être grand comme une montagne – tout est question de perspective, de point de vue, de perception.

Il y a sans doute chez lui une volonté de comprendre les origines mêmes de la photographie. Ou de l’art. Ou de la vie. C’est à la fois très ambitieux et très humble. Après tout, une photographie argentique, comme une plante, c’est simplement un mariage de lumière, d’eau et de temps, avec un peu de chimie pour lier le tout.

C’est aussi, comme une pierre, un objet patient qui s’impose discrètement et durablement dans l’espace.

Une présence, en tout cas. Voilà ce que l’exposition de la galerie Duboys nous donne à voir : des présences silencieuses mais obstinées. — Silencieuses, le terme est inexact : quand on les écoute avec l’attention qu’elles méritent, les photographies de Michael McCarthy parlent. Mais sans faire de bruit.


© McCarthy: The landscape listens


Une expo : Anders Petersen à la BNF


Il reste encore quelques semaines pour aller voir l'hypnotisante exposition Anders Petersen organisée par la BNF, à Paris. Tous les sujets photographiés par l’artiste suédois – humains, chiens, chats, paysages – semblent aux prises, d’une manière ou d’une autre, avec la cruauté de ses noirs et blancs. Et tous, malgré leur vulnérabilité, semblent bizarrement magnifiés par leur façon d’y résister. Mais le sommet de l’exposition reste la série fondatrice, celle du Café Lehmitz à Hambourg, vraiment déchirante.
Anders Petersen photographie des survivants. Souvent mal en point, parfois faisant illusion, en sursis toujours. 
Mais pas encore morts. Pas encore morts.


© Anders Petersen, Café Lehmitz

Une expo : Anticorps d’Antoine D’Agata


Une œuvre forte et brutale qui vous tombe dessus d’un seul coup et ne vous lâche plus : c’est l’exposition photographique Anticorps d’Antoine D’Agata, au BAL à Paris jusqu’au 14 avril 2013.

« C’est une quête cruelle et sans issue que d’embrasser la violence de la rue, d’en vivre l’expérience dans sa chair : apprendre le langage meurtrier qui dépasse toutes les poésies, traquer l’irruption de la vie, sale et brutale, dans l’ordre des convenances… »
Antoine D’Agata


© Antoine D'Agata

Un photographe : Anders Petersen

L’exposition sur Claude Nori, actuellement à la Maison européenne de la photographie à Paris, est particulièrement intéressante – je trouve – pour la partie sur son travail d’éditeur. De nombreux photographes remarquables ont été publiés par lui dans la revue Contrejour. Parmi eux, le Suédois Anders Petersen : son travail sur les habitués d’un café miteux deHambourg, c’est à la fois une chanson populaire de l’entre-deux-guerres, une nouvelle de Bukowski, et un poème moderne pas encore écrit sur la grandeur et la misère de l’humanité.


Photo Anders Petersen (Série "Café Lehmitz")

Une critique de l'exposition photo/vidéo « Human form » : Frédérique Chauveaux et Michael McCarthy


C’est dans le Marais, rue des Coutures Saint-Gervais, dans la belle galerie Duboys. Michael McCarthy, photographe et plasticien américain, et Frédérique Chauveaux, danseuse et vidéaste française, ont été réunis ici pour leur travail sur la forme humaine, « human form » : de la forme naît le sens, la possibilité d’un sens, pour appréhender ce que c’est qu’être « humain ».

© Michael McCarthy
Dans la première salle, Michael McCarthy, « photographe qui peint ou bien peintre qui photographie » comme il se définit lui-même, expose d’étonnants autoportraits photo. Il transforme son propre corps, son propre visage, en un lieu de méditation à la fois douloureuse et étrangement sereine sur le temps, sur la présence humaine, sur la vulnérabilité et la grâce. Les photographies très travaillées – négatifs coupés, déchirés, peints – deviennent des objets soumis au travail du temps au même titre que le corps. L’effet produit est intense, presque fantastique : on a l’impression d’assister à la fois à une désintégration (en particulier pour les « Anti-portraits ») et à une affirmation de puissance.
« Ce qui est le plus proche est souvent le plus mystérieux », dit le titre de l’une de ses séries, d’après une citation de David Hockney.


© Frédérique Chauveaux
On passe dans l’autre salle. Frédérique Chauveaux, danseuse, chorégraphe, a filmé des morceaux de son corps en mouvement, ou de celui des autres : mains, nuques, têtes, torses. Elle les projette sur des objets inattendus, les objets qui accueillent ces morceaux de corps au quotidien, oreiller, chemise, lavabo. Les objets de la vie courante, façonnés et utilisés par le corps humain, deviennent ainsi des lieux soudain insolites où le corps fragmenté prend son sens, et en même temps le questionne. On retrouve là, dialoguant avec les photographies, une méditation fascinante sur ce qu’est un corps dans le temps et l’espace.

Une expo : la photographe américaine Diane Arbus


L’œuvre de Diane Arbus est magistrale ; la rétrospective qu’on peut en voir en ce moment au Musée du Jeu de Paume, bouleversante. Comme le fameux journaliste américain assistant impuissant au désastre du dirigeable Hinderburg, qui en 1937 prit feu et s’écroula, avec tous ses passagers, au moment d’atterrir, on aurait envie de s’écrier devant ses photos - sans trop comprendre pourquoi : « Oh, the humanity ! »

Deux remarques d’elle notées au cours de la visite :

« A photograph is a secret about a secret. The more it tells you, the less you know. »
« Une photographie, c’est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez. »

« It’s what I’ve never seen before that I recognize. »
« Ce que je reconnais, c’est ce que je n’ai jamais vu avant. »



Diane Arbus, Teenage Couple


Mes poèmes : Suite, 3e partie


Ce poème, comme le précédent, a été inspiré par une photo de Michael McCarthy.




 
les syllabes anciennes
tu les as transmuées en galets luisants
            le monde glisse comme un regard
sur une photo

la mer se révèle nuage   
le temps blancheur
quelques minutes d’exposition             
                       
– un royaume perdu
délivré


 Photo Michael McCarthy

Vide-poche : la photographe américaine Jane Evelyn Atwood

 
Ça vaut vraiment le coup d’aller voir les expos à la Maison européenne de la photographie ce mois-ci !
Voici une réflexion de la photographe Jane Evelyn Atwood que j’y ai glanée :

« On a parfois l’impression que les photos ne servent à rien. Il faut les faire quand même. »

Dans mes périodes d’optimisme, je me dis la même chose pour les poèmes : il faut les faire quand même. Dans mes périodes de doute, je me dis le contraire – et je n’écris rien.
Et je ne sais toujours pas lequel, de l’optimisme ou du doute, est la meilleure voie.


 Photo Jane Evelyn Atwood

Surface


La photographie imprime une surface : il est fascinant de penser que rien n’est plus plat, en art, qu’une photographie. La seule image qui puisse rivaliser avec elle dans la mise à plat, c’est le texte : texte ou photographie, juste des bouts de papier. Toutefois le texte n’est image (et mise à plat) que secondairement. Un tableau a au moins la profondeur de la couche de peinture ; cela lui donne une épaisseur matérielle que l’art contemporain a d’ailleurs souvent cherché à souligner. Même le cinéma a une épaisseur que n’a pas la photographie : celle du temps de la narration – le temps n’est-il pas une matière ?

La photographie, c’est la mise à plat par excellence. Est-ce de là que vient la fascination qu’elle exerce ? Une photographie attrape immédiatement le regard et le retient sans effort. C’est vraiment l’autre côté du miroir : en face d’elle, il y a eu – il y a – tout un monde de matières mouvantes ; sur la surface en papier de la photographie, il n’y a plus que l’empreinte de lumière et d’ombre laissée par ces matières mouvantes. C’est presque à une disparition de la matière qu’on assiste – et en même temps, paradoxalement, à la preuve de son existence, ou au moins de son existence passée.

Bien sûr, « mise à plat » ou « superficialité » ne sauraient être ici des notions négatives : ce plat de la photographie contient toutes les profondeurs du monde (profondeur de champ), il contient aussi la profondeur de la rêverie qu’elle suscite.

Après l’explosion à Hiroshima, un photographe japonais, Eiichi Matsumoto, a pris la photo d’une porte sur laquelle s’était imprimée l’ombre d’un corps humain et d’une échelle, tous les deux désintégrés par la bombe, dématérialisés. (Cette photo est actuellement visible à la très belle exposition « L’ombre de la guerre » à la Maison européenne de la photographie, à Paris). Image de la photographie ultime, image de la fascination que la photographie exerce : la matière s’est transformée en ombre, le corps humain est devenu une surface imprimée, la mort est mise à plat, rendue visible. 


 Photo Eiichi Matsumoto

Lieux


Il me semble qu’écrire des poèmes en rapport (direct ou non) avec un lieu demande en général une connaissance approfondie, intime de ce lieu ; je ne pense pas que les poèmes écrits en voyage, de passage quelque part, inspirés par des séjours touristiques, soient bons, la plupart du temps. – Il y a bien sûr toujours des exceptions. – Même les poèmes de Nicolas Bouvier sur les lieux qu’il parcourt, par exemple (dans Le dedans et le dehors), ne sont pas vraiment convaincants, alors que sa prose sur le même sujet est exceptionnelle ; c’est même sans doute à l’intérieur de cette prose que se situent ses meilleurs poèmes. L’écriture poétique semble pouvoir émerger très difficilement d’un rapport trop superficiel au lieu. Il faut rester longtemps quelque part pour écrire un poème sur ce quelque part.

En cela, la poésie écrite diffère de la photographie, cette écriture poétique de l’image : car la photographie au contraire semble se nourrir du déplacement, du voyage, de l’impression fugitive. La photographie imprime une surface : il est logique qu’elle trouve sa matière dans le glissement sur la surface des lieux.

L’écriture poétique est en quelque sorte un complément de la photographie (ou l'inverse) : elle transcrit une profondeur. 


 Photo William Eggleston

Vide-poche : Gary Winogrand, Fellini, Matisse

Je suis tombée sur cette formule lumineuse du photographe américain Gary Winogrand lors d'une exposition :


"I photograph to find out what something looks like when photographed."
 (Je photographie pour savoir à quoi quelque chose ressemble quand c’est photographié.)
 
Je crois que je ne saurais pas mieux exprimer ce qui me pousse à écrire un poème : j'écris pour savoir à quoi quelque chose ressemble quand c’est écrit.


— D'autres grands artistes ont d'ailleurs fait des remarques pas très différentes. Glanées au hasard : 

Fellini: Je vais à une histoire pour savoir ce qu’elle va me raconter. (Dans 8 1/2)
 Matisse: Il faut toujours suivre le désir de la ligne…


Photo Gary Winogrand