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"envie"

Quelques-uns de mes poèmes sont parus récemment dans la revue Verso, n° 161. En voici le premier, légèrement modifié.



envie 

il y a des jours où ça me prend
la poésie
l’envie d’écrire un poème
envie envie envie
je suis là
j’attends des mots un rythme
j’attends un signe du monde
monde indique-moi donc ça
je suis là je cherche
dedans dehors
où est le signe il doit bien y en avoir un
un son un souvenir de rêve un mouvement

j’attends dans le monde le signe
comme la sainte dans sa cellule
attend son ange
ou comme l’enfant sur son pot
attend que ça sorte
c’est sûr ce n’est pas la même chose
si ça vient de l’ange ou de l’intestin
extase ou déjection
m’en fous je veux juste un poème
que ça monte ou que ça descende


Diane Arbus, Masked child with doll, NYC

Un poème de Toni Morrison



La critique littéraire américaine et européenne s’interroge régulièrement pour savoir qui est, qui sera le grand romancier américain de notre époque, le grand peintre contemporain de l’Amérique (ô classements !). Philip Roth, Cormac McCarthy, Thomas Pynchon, Jonathan Franzen ? un autre ? voire une autre, peut-être ?

Pour moi, sans aucun doute possible, c’est Toni Morrison qui est – puisqu’il faut parler au masculin – le grand romancier américain de notre époque.

Et elle est aussi un grand poète, une grande poète : tous ses romans sont en réalité des poèmes en prose. Il lui arrive d’ailleurs parfois d’écrire en vers.
Home, son dernier roman, s’ouvre ainsi :



Whose house is this?
Whose night keeps out the light
In here?
Say, who owns this house?
It’s not mine.
I dreamed another, sweeter, brighter
With a view of lakes crossed in painted boats;
Of fields wide as arms open for me.
This house is strange.
Its shadows lie.
Say, tell me, why does its lock fit my key?

Toni Morrison, Home, 2012





A qui est cette maison ?

A qui est la nuit qui chasse la lumière
D’ici ?
Dis, à qui appartient cette maison ?
Ce n’est pas la mienne.
J’ai rêvé d’une autre, plus douce, plus claire,
Avec vue sur des lacs sillonnés de bateaux peints ;
Sur des champs larges comme des bras ouverts pour moi.
Cette maison est étrange.
Ses ombres mentent.
Dis, dis-moi, pourquoi sa serrure correspond-elle à ma clé ?

Traduction Murièle Camac


Photo Diane Arbus

Une expo : la photographe américaine Diane Arbus


L’œuvre de Diane Arbus est magistrale ; la rétrospective qu’on peut en voir en ce moment au Musée du Jeu de Paume, bouleversante. Comme le fameux journaliste américain assistant impuissant au désastre du dirigeable Hinderburg, qui en 1937 prit feu et s’écroula, avec tous ses passagers, au moment d’atterrir, on aurait envie de s’écrier devant ses photos - sans trop comprendre pourquoi : « Oh, the humanity ! »

Deux remarques d’elle notées au cours de la visite :

« A photograph is a secret about a secret. The more it tells you, the less you know. »
« Une photographie, c’est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez. »

« It’s what I’ve never seen before that I recognize. »
« Ce que je reconnais, c’est ce que je n’ai jamais vu avant. »



Diane Arbus, Teenage Couple