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Charles Dobzynski : "Je est un Juif, roman"

« Je est un Juif », déclare d’emblée le titre de ce bouleversant recueil. « Juif », c’est-à-dire « autre », comme chez Rimbaud – et comme chez Rimbaud, c’est cette altérité qui est à la source du poème.
Charles Dobzynski, né juif en Pologne dix ans avant la seconde guerre mondiale, raconte une vie de juif – « Juif pourquoi ? », « Etre juif, comment » – : la sienne, celle de ses parents, de sa famille. C’est à la fois le « roman » d’une vie singulière et le poème de tout être libre. « Car en tout homme un Juif émigre » : cherchant où « [s]on horizon s’arrime » tout en récusant les « prison[s] » identitaires.

— A lire aussi, la belle préface de Jean-Baptiste Para « Les horizons de la mémoire », qui se conclut par ces mots : « Car l’humanité de l’homme ne lui est pas donnée une fois pour toutes, elle est au contraire une genèse permanente, une incessante origine ».


Ai-je tué Jésus ?

Être juif ne demande
aucun record d'athlétisme
il suffit de glisser en douceur

sur la pente des négations.

Enfant on m’avertissait :
garde ton enfance
pour plus tard

Tu en auras besoin.

Rien ne menaçait
que rester pareil
à ce qu’on attendait de vous

Un visage essuie-main.

On tenait en laisse
son identité
comme un chien planté sur la route

à l’occasion des vacances.

L’innoncence me toisait
avec ses yeux de génisse
elle broutait ma jeunesse

ma jeunesse tachetée.

(…)

Charles Dobzynski, Je est un Juif, roman, Poésie Gallimard, 2017 (1e édition 2011)


Lithographie de Marc Chagall, « Profil et enfant rouge » (Chagall est mentionné à plusieurs reprises par Dobzynski dans son recueil).

Murièle Modély, "Feu de tout bois"


Une actualité brûlante comme l’asphalte en juillet : Murièle Modély vient de faire paraître Feu de tout bois aux éditions de la revue Nouveaux Délits (Délit buissonnier n° 1). Il y a une mère, des enfants, la vie et les mots. A lire !

Un poème très court très beau :


cuisine

certains jours
la langue quitte la bouche
et se balade limace au dessus de nos têtes




...Et le début d’un autre poème :


velot

j’entends des grognements à l’étage, c’est étrange
car il n’y a pas de fauve dans la jungle de leur chambre
il n’y a aucun animal dans la brousse sous leur lit
à peine peut-on voir les jours électriques surgir du papier peint
un ou deux monstres verts
tout dépend du matin, des lectures de la veille
(...)


Marc Chagall
 

Note de lecture : "Diplomatiques" de Guillaume Decourt

Au printemps dernier, Guillaume Decourt, dont j'avais déjà fort goûté le Polder, a publié un délicieux petit recueil chez Passage d’Encres, Diplomatiques.

Il s’agit d’une autobiographie en sonnets et pantoums, en rondeaux et triolets. Decourt raconte son échec en tant qu'enfant musicien prodige, et en faisant cela il trouve sa musique d’adulte poète. Enfant de diplomate, il dit le ballet des baisemains dans les ambassades, les embrassades dans le foin loin de toute ambassade, et le ballet des noms étranges comme Intifada ou Weihnachtskuchen que sa langue poétique marie sans cérémonie. 
Il évoque aussi un autre échec, une amitié par lui sacrifiée, désertée, et sa poésie y trouve une profondeur inattendue : la mélancolie du remords, la nécessité de faire réparation. On n’est jamais vraiment à la hauteur, semble dire Guillaume Decourt, pianiste paralysé et ami infidèle, toujours un peu « à contresens » – mais écrirait-on de la poésie si ce n’était pas le cas ?


Mon amie du hameau savait pêcher la truite

A la main et le buron proche la rivière

Devenait notre rendez-vous à l’heure dite

Je l’y retrouvais ligne appât mouches et vers

En poche elle glissait sa main sous un rocher

Elle avait l’art de bien caresser le poisson

Avec patience avant de lui déchirer les

Ouïes majeur et pouce en guise d’hameçons

Truite à terre elle dansait avec une joie

A démolir le monde entier à faire fuir

Un homme heureux à rendre le bonheur bien bas

A faire sembler l’espérance malhonnête

J’imaginerai toujours son éclat de rire

Enfoncé dans les monts comme une colonnette


 
Chagall, Le cirque bleu

Mes poèmes : "Tétra"


Voici un petit poème (d’amour, me semble-t-il) écrit quand j’habitais à un quatrième étage (maintenant ce ne  serait plus possible, je suis au troisième). Il est paru dans la revue Poésie sur Seine.


Tétra

Quatre saisons pour t’oublier
Quatre points cardinaux pour t’égarer
Quatre éléments pour te décomposer
Quatre évangiles pour te mentir

Quatre étages pour te retrouver


 Tableau de Marc Chagall