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Marie Huot, extrait de "Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau"


Chaque poème du recueil commence par une auto-désignation : « Je suis ». A chaque poème une voix différente parle. Toutes disent leurs amours et leurs solitudes. L’ensemble crée une polyphonie énigmatique et émouvante, une narration trébuchante, non élucidée — si ce n’est par les derniers mots, qui ramènent aux sirènes dont les paroles ponctuent tout le recueil : « S’il vous plaît encore un peu encore un peu de vivre ».



Je suis l'exilée

La bougie qui brûle au cœur de l'iceberg
Deux fois engloutie
Je fais de l'immense glaçon
Une lanterne sous la mer où les poissons se rassemblent

D'un pays blanc d'un pays rouge je suis l'exilée

Je voulais une maison
Avec nid et cigognes sur toit
Et ce sont les corbeaux qui ferment mon ciel
A plates coutures de traits noirs

J’habite une boîte-chambre-aux lettres
D’où chaque jour j’attends
Qu’un amour de papier plié glisse jusqu’à terre
J’aimerais une fois poser une étoile
Au sommet de mon arbre
Et que l’on me voie avec cet air de fête

Mais à mon lit de paille
Vient brouter un cheval rouge
Ainsi que mes deux enfants-poulains
Quand ma très grande solitude
Fait de notre chambre une steppe

Pèseraient-ils autant
Ces jours d’exil et d’iceberg
Si je ne savais pas déjà
Quel terrible nœud ponctuera mon épilogue ?

Pour Clémence H.

Marie Huot, Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau, Le temps qu’il fait, 2009


© Elena Chernyshova

Hommage aux revues (2) : Torild Wardenaer dans Décharge


Comment aborder la poésie internationale contemporaine sans l'aide d'un médiateur comme les revues ? Par exemple, que connaîtrais-je du charme de certains poètes norvégiens sans les échantillons qu’en donne le numéro 154 de Décharge ?
Un texte de la poète Torild Wardenaer, née en 1951 :


Rapport de déesse VII

J’entends quelqu'un dire que Paris a rompu ses amarres et qu’on l’a vu planer au-dessus d’une cour d’école en Finlande. Cela ne me surprend pas, j’ai toujours pensé que les métropoles finiront par se détacher pour dériver vers le nord, vers les grands deltas de la Laponie. La rumeur m’incite à lire la théorie de la relativité, mais je n’y comprends vraiment rien, et au lieu de ça je taille dans ma chevelure, elle est belle et sombre pleine de minéraux de traces de matière alors je l’étale sur la terre du carré de légumes m’en retourne tout droit vers l’an 1410 me jette dans l’herbe car c’est l’été et je suis dans la force de l’âge et l’Hadès, heureusement, n’est qu’un lieu quelque part dans l’Antiquité.

Torild Wardenaer, Décharge n° 154
(traduit par Anne-Marie Soulier)


© Elena Chernyshova, série Norilsk