Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas énervée contre "l'art contemporain"... Allons-y donc !
« Il y a tout de même un problème. Il y a un problème dans ce que
[Claude Lévi-Strauss] a appelé ‘le métier perdu’, c’est-à-dire dans la négation
de l’intelligence du faire. Le fait de faire quelque chose fait que (…) l’œuvre
d’art est plus intelligente que la préconception que l’on peut en avoir — que
l’artiste peut en avoir.
Rembrandt, on ne va pas me faire croire qu’il n’avait pas des concepts dans
la tête. Ils étaient moins formulés que peut-être pour l’art conceptuel des
années 60, mais il avait des concepts. Il n’en demeure pas moins que l’œuvre
dépasse ses intentions. Et là où il y a un problème de la critique
d’aujourd’hui, c’est que (…) une partie de la production, au fond, a créé un
jeu rhétorique entre la théorie et la pratique qui fait que la pratique répond
à la théorie. Alors à ce moment-là, à quoi bon ? (…) Autant faire de la
théorie appliquée. L’art n’est pas une théorie appliquée. »
Jean-Philippe Domecq entendu dans Les Nouveaux chemins de la connaissance,
sur France Culture, le 01/01/16
J’ai déjà abordé plusieurs fois, ici ou là (ou là), ce problème de la perte du
« métier » chez les artistes contemporains, sans savoir – je ne suis pas une spécialiste, juste une qui écrit des poèmes et qui regarde des œuvres d'art – que Claude
Lévi-Strauss avait déjà fait le même constat en 1981 (dans un article qui par
ailleurs peut susciter quelques réserves). L’art contemporain a laissé tomber
« l’intelligence du faire », comme le dit Jean-Philippe Domecq. Et sans
cette intelligence-là, qui est un peu le principe fondateur de l'art, eh bien… il ne reste pas grand-chose à ce dernier. La théorie. Le concept. Comme si l’art devait devenir
de la philo.
Peu sont ceux dans le monde de l’art contemporain à oser s’élever contre la
dictature de la pensée unique qui domine celui-ci : contre l’académisme
omnipotent de l’art institutionnel et institutionnalisé, théorique et
théorisant, à la fois complètement soumis à l’injonction d’une
« transgression » obligatoire (contradiction dans les termes) et
complètement moralisateur.
Complètement soumis, surtout, aux lois et à l’idéologie du capitalisme le
plus arrogant, ennemi de la complexité et de la finesse — ça ne rapporte pas
assez.
Je suis d’accord avec Domecq lorsqu’il déclare que la critique est la
grande coupable de cet état de fait, plus encore que les artistes (qui après
tout font ce qu’ils veulent). Coupable de bêtise, selon lui – ce que je trouve
généreux de sa part – ; plutôt coupable de mauvaise foi et de lâcheté,
selon moi.
Evidemment, Domecq, de même que les quelques autres critiques qui, comme
lui, osent s’élever contre cette pensée unique, se fait systématiquement
traiter de réac. Trouver faible – très faible – l’art contemporain institutionnel,
c’est donc refuser son époque, c’est donc être réac. Quel raisonnement !
La critique d’art institutionnelle, petit chien servile des grands
capitalistes qui utilisent l’art pour spéculer à leur aise (en France, Pinault
et Arnault, les deux no-no), promeut une production creuse, superficielle,
fainéante ; au mieux, bling-bling (au moins ça brille). Cette ennuyeuse
prolifération non seulement envahit les musées mais surtout – c’est bien pire –
elle empêche des artistes excellents mais non alignés d’accéder à une
reconnaissance.
Mais on n’a pas le droit de critiquer. On n’a pas le droit de trouver
indigent Jeff Koons, affligeants les pois de Damian Hirst, déprimant le pseudo-joyeux
Murakami, insipide le pseudo-scandaleux Paul McCarthy, rasoir le gentil (?) Ai
Weiwei, et chiants comme la mort les innombrables musées d’art contemporain qui, de
par le monde, nous les infligent, toujours les mêmes. Non, on ne peut pas, ce
serait réac.
— On va quand même dans ces musées d’art contemporain parce que la plupart, heureusement,
sont sauvés par leur architecture : de véritables œuvres d’art, elles.
C’est que l’architecture ne tolère pas la fainéantise ni l’ignorance du
métier. Merci Frank Lloyd Wright, Renzo Piano, Frank Gehry, Herzog & de Meuron, Tadao Ando, et les
autres…
Et puis on y va aussi parce que parfois, entre une expo bling-bling Jeff
Koons et une expo poët-poët Andy Warhol, on nous y montre des merveilles :
au Centre Pompidou, en ce moment, c’est Anselm Kiefer qui régale !
 |
| Anselm Kiefer, Tempelhof |