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Vide-poche : Clément Rosset et Giorgio Morandi

« Il n’y a pas de mystère dans les choses, mais il y a un mystère des choses. Inutile de les creuser pour leur arracher un secret qui n’existe pas ; c’est à leur surface, à la lisière de leur existence, qu’elles sont incompréhensibles : non d’être telles, mais tout simplement d’être. » 

Etonnant, dans la même journée, de lire ces réflexions de Clément Rosset, et de voir les œuvres de Giorgio Morandi exposées à la galerie Karsten Greve à Paris. Car comment mieux décrire l’impression que procure le peintre italien que par les termes de Rosset : Morandi donne à voir le mystère de la surface des objets, l'énigme de la lisière de leur existence. Un réel tout simple, tout bête, « idiot » (des pots et des boîtes) ; un mystère incompréhensible qu’on regarde fasciné.

Clément Rosset, Le Réel. Traité de l’idiotie, Minuit, 1977/2004
Giorgio Morandi, galerie Karsten Greve, Paris, 9/09/17 - 7/10/17


Giorgio Morandi, Natura morta, 1960

Jean-François Mathé: Agrandissement des détails

On ne parle pas assez de Jean-François Mathé. C’est que sa poésie n’est pas spectaculaire, pas tape-à-l’œil, pas déchirée ni déchirante, pas non plus divertissante, elle ne cherche pas l’effet. Elle ne brasse pas d’air mais justement pour cela, elle sait créer du vent, réellement :
Le vent se retourne
comme quelqu'un sans visage,
et nous nous traversons l’un l’autre
sans étreinte au passage.
Moi, en lisant cela dans le métro, assise au milieu de mes semblables patients, j’ai reçu une rafale en pleine face. J’ai été traversée. Beat that.

La poésie de Jean-François Mathé n’est pas spectaculaire mais elle est nourrissante, ce qui vaut beaucoup mieux. Personnellement, sa lecture me procure des sensations similaires à la contemplation des tableaux de Giorgio Morandi, par exemple (les vrais tableaux, et non leur reproduction numérique sur internet, cela va de soi). Pas en ce qui concerne les thèmes, mais pour la vibration, le tremblé, pour l’émotion de la ligne. Le peintre figuratif crée un espace de vie sur sa toile, autour du motif représenté et en celui-ci : la nature morte vit. De même, chez Jean-François Mathé, les mots tremblent, réagissent les uns aux autres et créent un espace de vie autour d’eux : les détails s’agrandissent à la dimension de la vie entière.
N’est-ce pas cela, la poésie ?
Lisez donc Agrandissement des détails.



A coups de lumière froide, février taille les jardins jusqu’à l’essentiel. On a l’impression d’y grandir par le silence et la pureté, par des enjambées matinales qui ont gardé du sommeil le pouvoir de tout traverser sans rien abîmer au passage. Et l’on irait longtemps ainsi, du clair au plus clair encore, si les cris des corbeaux ne tiraient soudain du silence les lambeaux de ce qui a secrètement pourri sous le temps.

Jean-François Mathé, Agrandissement des détails,  Rougerie, 2007


Giorgio Morandi, Nature morte

Une transformation

la poésie est un art, c'est-à-dire une transformation :
transformation de la matière en du spirituel

– matière : vie, et (pour la poésie) langage

– spirituel : faute de savoir nommer ce vers quoi tend l’art – car cela n’est pas – cela devient à chaque fois que l’art réussit – d’où le frisson, l’effusion éprouvée à la lecture du poème, chaque fois semble être une première fois – puis cela s’évanouit – c’est toujours à recommencer – comme l’amour – ou comme la création du monde


Giorgio Morandi, Natura morta