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Vide-poche : Antoine Emaz

Je ne peux comprendre une poésie sans émotion parce que l’ennui me saisit immédiatement, autant que le sentiment du dérisoire. C’est bête à dire, mais il faut qu’un livre me touche, qu’il me donne un surcroît de vivre autant que de langue, sinon pourquoi veut-il me voler mon temps ?


Antoine Emaz dans Cambouis, Seuil, 2009


Rembrandt, Autoportrait


Vide-poche : Patrice Maltaverne et Claude Vercey

Deux réflexions très stimulantes tirées du dernier numéro de Décharge (n° 155, sept. 2012) :

Sur le problème de la hiérarchisation en poésie :

« Les auteurs excellents se comptent sur les doigts de la main, la différence entre une écriture d’exception et une écriture simplement réussie me semblant tenir à des détails… qui font la différence. Ainsi et en retour, je me sens davantage lucide sur la valeur de ce que j’écris, me satisfaisant d’appartenir à un flux d’écritures (comme noyé dans le peloton) qui reflète une époque et une génération, ce qui me paraît bien plus essentiel que la promotion de quelques ‘stars’ sur des critères en partie douteux, alors que nous ne parlons en définitive que d’un réseau de spécialistes, ultra minoritaires au sein de la population ! »

Sur la situation supposément « déplorable » de la poésie aujourd’hui et le rôle du poète :

« Il ne revient pas aux poètes, ou à ceux qui se considèrent comme tels, de décider d’une mobilisation générale pour une hypothétique et prochaine reconquête. (…) Pour l’heure, ce qui revient au poète d’aujourd’hui, comme d’hier, c’est de préserver et de transmettre. Comme on préserve le feu, comme on devra le faire pour l’air ou pour l’eau. Je connais des taches moins nobles. »
Rembrandt, Autoportrait

Pourquoi la littérature ?

Parce que la littérature ne se trompe jamais.

La science et la philosophie, qui se veulent une parole de vérité, sont aussi nécessairement, par contrecoup, une parole d’erreur et de mensonge. La lumière n’existe pas sans l’ombre, la vérité n’existe pas sans ses contraires. Tous les scientifiques, tous les philosophes se sont trompés – et très souvent ils ont menti, se sont mentis à eux-mêmes. La parole scientifique ou philosophique, quoique indéniablement porteuse de vérité, n’est jamais fiable.

La littérature, elle, n’a pas choisi la vérité. Elle n’a pas choisi non plus le mensonge. Les lecteurs savent bien qu’un poème est une construction qui échappe à la « vraie vie », qu’un roman ne raconte pas une « histoire vraie ». La littérature ne se veut pas une parole de vérité, elle se vit comme une parole amoureuse du langage, comme une histoire amoureuse de la vie. La littérature ne prétend pas refuser ou réfuter l’erreur ou la contradiction, elle l’absorbe et en fait un élément de son travail de transformation du langage. Elle se nourrit de l’ambiguïté, de l’insu, de l’incompris, de l’implicite. Elle se situe en dehors du dualisme insoluble de la vérité et de l’erreur et c’est pourquoi elle est salutaire et nécessaire.

La littérature ne se trompe jamais. Homère ne se trompait pas, pas plus que Toni Morrison aujourd’hui ne se trompe. Lisons-les.


Rembrandt, Philosophe en méditation