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Samaël Steiner, "Seul le bleu reste"


Samaël Steiner, jeune poète, publie aux éditions Le Citron gare un touchant premier recueil traversé par les grandeurs qui font la vie : amour, amitié, voyages, nuit, villes, lumière — et puis la mort bien sûr, qui inspire notamment « Un chant ». Cette dernière section très émouvante est dédiée à l’ami-amant, emporté par « la maladie, droite et tenace, avec sa langue jaune, / et son sexe qui pend dans ses bottes ».



C’est une manière, peut-être, de te dépecer,
de laisser derrière toi, aux ronces des bosquets,
les vêtements de nuit,
puis la peau
et la chair
pour paraître, un matin,
au sortir de la nuit
corps d’os
tenace
sur lequel on voit le souffle courir
sans plus aucune enveloppe,
mais sans pourtant se mêler au vent.

Samaël Steiner, Seul le bleu reste, Editions Le Citron gare, 2016


Egon Shiele, Autoportrait

Une tentative d'approche de "meurs ressuscite", d'Albane Prouvost


Si j’avoue que je n’ai rien compris, est-ce que je passe pour une idiote ? Est-ce que je perds toute crédibilité (à supposer d’ailleurs que j’en aie) ?

Bon, je n’ai pas compris, c’est vrai. D’habitude, ça veut dire que je n’ai pas aimé, c’est mon côté un peu limité, un peu concon : si je comprends rien, j’aime pas, je m’ennuie. Mais là, c’est différent, c’est bizarre. Je n’ai pas compris et pourtant j’ai éprouvé du plaisir. Peut-être en fait que j’ai quand même un peu compris quelque chose. Comme dans les rêves où on comprend même quand on ne comprend pas. La logique obéit à d’autres lois, les métamorphoses se produisent tout naturellement, il n’y a pas de différence entre mots et choses et un mot en vaut un autre.

Dans meurs ressuscite, on n’est pas de l’autre côté du miroir, on est sous la glace. Ça change un peu la donne. Le jardin d’Eden avec son pommier au milieu s’en trouve tout transformé. On a du mal à s’y reconnaître. Ce qu’on reconnaît bien, en revanche, c’est l’esprit d’enfance, le vrai esprit de paradis (perdu, retrouvé) : le goût du jeu, le sentiment d’être tout petit, la candeur et la grâce, l'impertinence, la peur de ne pas être aimé, et, finalement, la confiance et la joie.
Même si la plupart du temps, quand même, on ne comprend vraiment rien.

Sur Albane Prouvost, poète très mystérieuse qui signe ce court livre, je renvoie au site Sitaudis et à l’article de Pierre-Georges Goudiou, qui n’en sait guère plus que moi mais qui propose des hypothèses intéressantes (cela dit, lorsqu’il evoque « la fraîcheur et la ferveur d’Emily Dickinson » à propos d’Albane Prouvost, je reste un peu interloquée).



sorbier complètement givré
pardonne-moi


ne revivrais-je pas entourée de brusques glaciers en train de s’écrouler
ou de branches


ainsi la neige et les pommiers sont-ils meilleurs incomparablement meilleurs

un premier pommier serait pour toi
un brusque pommier serait meilleur
ou un simple cerisier serait incomparable


jeune cerisier complètement givré à force de ne pas y toucher
ainsi jeune cerisier plus têtu tu meurs


sous les cerisiers naissent les pommiers
les abricotiers ne terrorisent personne
personne n’est terrorrisé par un abricotier en fleur


poirier pommier autosuffisant prunier bénis-moi
s’il te plaît aime-moi bien


en train de supplier sous la glace tous les poiriers sont aimés


Extrait de meurs ressuscite, Albane Prouvost, P.O.L., 2015

Tableau d'Egon Schiele

Hommage aux revues (5) : Jacques Réda dans Recours au poème


Deux petits extraits de "Quatre à quatre" de Jacques Réda : cinquante quatrains publiés par l'élégante revue numérique Recours au poème. La totalité en est lisible ici.



22

Et je voudrais mourir comme on referme un livre
Que l’on n’a plus besoin de relire : on en sait
Chaque page par cœur et chacune délivre
Du long souci de vivre et savoir ce que c’est.


***


34

Poète, eh, laisse un peu ces airs de pythonisse
Et de vouloir dorer les clous de ton bazar,
Même si cet aveu te vaut une jaunisse,
Reconnais-toi l’enfant de Paresse et Hasard.

Jacques Réda, extrait de “Quatre à quatre

 
Egon Schiele, Portrait de Karl Zakovsek

Un poème d'Apollinaire: "Les colchiques"


Je lis Apollinaire depuis maintenant vingt ans et à chaque fois, c’est le même étonnement, le même enchantement. Apollinaire, c’est un peu comme la pizza, même quand ce n’est pas bon c’est quand même bon. Et quand c’est bon… c’est vraiment exceptionnel…


Les colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s'empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne

Les enfants de l'école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne


 Dessin de Egon Schiele