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Vide-poche : Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux sur Le Capital de Karl Marx :

 

« Il y a deux sortes de livres : les bons et les autres. Et ce qui fait la vertu des bons, c’est qu’après qu’on les a lus, le monde n’est plus le même. Le monde réside en partie dans l’idée que je m’en fais. Si cette idée change, le monde a changé. »

 

Entendu sur France Culture, dans l’émission Dans l’antre du Capital sur Karl Marx (podcast du 26/09/2020)

 

 

Léon Spilliaert, Autoportrait

Un poème de Sylvie Fabre G. (extrait de "Neige la mort")



Neige la neige
l’enfant tend les doigts
gants blancs
enfilés de mémoire
il neige
l’oubli floconne
sur le lierre
les statues
sur la grille vieillie
du jet d’eau
sur le poème qui claque des mots
il neige
dessus la douleur
et dessous l’oreiller du froid
des fleurs
des pierres
la petite voix loin
étouffe
dans le temps, murée
neige la neige
le mort tend la langue.

Sylvie Fabre G., Frère humain, L’amourier, 2012


Léon Spilliaert, Paysage de neige

Trois traductions d'Emily Dickinson ("Because I could not stop...")


Emily Dickinson, c’est du grand art. Avec elle, on arpente les sommets. Oxygène raréfié, mais lavé de toute pollution.
Une traduction peut-elle respirer à la même hauteur ? Voici trois tentatives différentes, sur l’un des poèmes les plus connus – et les plus magnifiques – de la poète américaine. (Je les ai classées par ordre de préférence).


Because I could not stop for Death –
He kindly stopped for me –
The Carriage held but just Ourselves –
And Immortality.

We slowly drove – He knew no haste
And I had put away
My labor and my leisure too,
For His Civility –

We passed the School, where Children strove
At Recess – in the Ring –
We passed the Fields of Gazing Grain –
We passed the Setting Sun –

Or rather – He passed Us –
The Dews drew quivering and Chill –
For only Gossamer, my Gown –
My Tippet – only Tulle –

We paused before a House that seemed
A Swelling of the Ground –
The Roof was scarcely visible –
The Cornice – in the Ground –

Since then – 'tis Centuries – and yet
Feels shorter than the Day
I first surmised the Horses' Heads
Were toward Eternity –

 
Dessin de Léon Spilliaert

Traduction de Françoise Delphy (Flammarion, 2009) :

Puisque je ne pouvais m'arrêter pour la Mort —
Ce Gentleman eut la bonté de s'arrêter pour moi —
Dans la Voiture il n'y avait que Nous —
Et l'Immortalité.

Nous roulions lentement — Il n'était pas pressé
Et j'avais mis de côté
Mon labeur ainsi que mon loisir,
En réponse à Sa Civilité —

Nous passâmes l'École, où les Enfants s'efforçaient
De faire la Ronde — à la Récréation —
Nous passâmes les Champs d'Épis qui nous dévisageaient —
Nous passâmes le Soleil Couchant —

Ou plutôt — c'est Lui qui Nous dépassa —
Les Rosées tombèrent frissonnantes et Froides —
Car ma Robe n'était que de Gaze —
Mon Étole — de Tulle —

Nous fîmes halte devant une Maison qui semblait
Un Gonflement du Sol —
Le Toit était à peine visible —
La Corniche — Enterrée —

Depuis — ça fait des Siècles — et pourtant
Cela paraît plus court que le Jour
Où je me suis doutée que la Tête des Chevaux
Était tournée vers l'Éternité —



Traduction de Claire Malroux (Poésie Gallimard, 2007) :

Pour Mort ne pouvant m’arrêter –
Aimable il s’arrêta pour moi –
Dans la Calèche rien que Nous deux –
Et l’Immortalité.

Lent voyage – Lui était sans hâte
Et j’avais renoncé
A mon labeur, à mes loisirs aussi,
Pour Sa Civilité –

Nous passâmes l’École, où des Enfants luttaient
Dans le Cercle – à la Récréation –
Nous passâmes les Champs d’Épis aux Aguets –
Nous passâmes le Soleil Couchant –

Ou plutôt – Il Nous passa –
La Rosée perlait en gouttes Glacées –
De simple Voile, ma Robe –
De Tulle – mon Collet –

Nous fîmes halte devant une Maison
Pareille à une Saillie du Sol –
Le Toit était à peine visible –
La Corniche – Ensevelie –

Il y a de cela – des Siècles – et pourtant
Ils semblent plus brefs que ce Jour
Où je m’avisai que la Tête des Chevaux
Pointait vers l’Éternité –



Traduction de Pierre Messiaen (Aubier, 1956) :

Comme je ne pouvais m’arrêter pour la mort,
Aimablement elle s’arrêta pour moi ;
La voiture ne contenait que nous deux
Et l’Immortalité.

Nous avancions lentement, elle n’était pas pressée,
Et moi j’avais rangé
Mon travail, et aussi mon loisir,
A cause de sa politesse.

Nous passâmes devant l’école où des enfants jouaient
A lutter dans un cercle ;
Nous passâmes devant les champs de grains attentifs,
Nous passâmes devant le soleil couchant.

Ou plutôt, c’est lui qui nous vit ;
La rosée nous faisait frissonner : nous avions froid,
Les fils de la Vierge pour seul robe,
Mon tulle pour étole.

Nous nous arrêtâmes devant une maison qui semblait
Une éminence du sol ;
Le toit à peine visible,
La corniche une butte.

Depuis lors il y a des siècles ; mais chaque siècle
Paraît plus court que le jour
Où je commençai à deviner que la tête des chevaux
Se dirigeait vers l’éternité.