Vide-poche : la poète danoise Inger Cristensen


« Je regarde les mots comme des structures biologiques, des cellules vivantes. Le réel bouge, les mots sont comme des tentacules. Nous faisons partie de la réalité que nous écrivons ; c’est pourquoi il est passionnant d’écrire des poèmes: nous écrivons cela et nous-mêmes à la fois ». 

Inger Cristensen dans une interview, citée et traduite par Janine & Karl Poulsen, in Alphabet, Ypsilon éditeur, 2014.


© Fabienne Verdier : Energy Fields

Un film: "Amour fou" de Jessica Hausner


La figure du grand écrivain romantique – ici Heinrich von Kleist – ne sort pas grandie du film Amour fou de Jessica Hausner… Et la poésie – celle de Goethe notamment, présente à travers le lied « La violette » chanté par le personnage féminin principal – y apparaît d’une totale futilité : un simple divertissement bourgeois sans conséquence. Pourtant, les textes chantés constituent un écho troublant à la vie de la femme qui les chante. Mais ils sont incapables d’exprimer réellement l’ennui abyssal qui la mine de l’intérieur. 

Henriette Vogel, femme vidée par la vie, ne sera pas sauvée par la poésie, mais sacrifiée par un poète sans fantaisie. Leur « amour fou », finalement, ne sera qu’une mise en scène pas très au point. 

Celle de Jessica Hausner, par contraste, est d’une implacable efficacité. Elle nous dit qu’on ne saurait tricher avec la réalité. Et, tout en dénonçant les mythes trompeurs de la poésie, elle pratique elle-même une forme aboutie de poésie cinématographique : celle qui, tout en captant la beauté là où elle se trouve (son film se caractéristise par une grande beauté visuelle), dénonce toute forme d’aveuglement et de prétention. 

Il revient aux femmes d'incarner « l’ironie éternelle de la communauté », dit Avital Ronell. Jessica Hausner s’acquitte magistralement de ce rôle.



Inger Cristensen, Alphabet (extrait)


Inger Cristensen (1935-2009) est souvent considérée comme le plus grand poète danois contemporain. Dans le numéro 163 de Décharge, on la présente tout simplement comme l'un des plus grands poètes contemporains dans le monde. Après lecture de son recueil le plus connu, Alphabet, publié pour la première fois en 1981, je ne peux que partager cet avis.
Merci aux excellentes éditions Ypsilon d’avoir réédité en 2014 la traduction française de ce recueil, introuvable depuis longtemps.


(…) pense comme
pense un oiseau qui construit son nid,
pense comme un nuage, comme
les racines du bouleau nain

pense comme pense une feuille
sur un arbre, comme pensent la lumière et l’ombre
comme pense l’écorce luisante,
comme pensent les nymphes derrière
l’écorce, comme pense le lichen
sur un peu de bois pourri,
comme pense la clandestine écailleuse,
comme pense la clairière
brumeuse, comme pensent les marais
quand la montée de l’arc-en-ciel
se reflète, pense comme pensent
un peu de bourbe, quelques gouttes
de pluie, pense comme un miroir

si vital ; regarde le tourbillon
de la tempête de sable
sur son trône de néant ;
regarde ô combien banalement,
enfermée dans le moindre
petit grain de sable une subtile
vie fossilisée se repose
après le voyage ; regarde comment,
calmement, elle porte la
nuée de commencements de
la première mer ; regarde
un signe si simple
dans lequel, tel un être,

la vérité se reflète ;
mais regarde
combien c’est vrai, gracieux ; laisse
les choses, ajoute
les mots, mais laisse
les choses ; regarde
la facilité avec laquelle
elles trouvent d’elles-mêmes un abri
derrière une pierre ; regarde
la facilité avec laquelle
elles se glissent dans
ton oreille et chuchotent
à la mort de s’en aller

Extrait de Alphabet, édition bilingue de Janine & Karl Poulsen, 
Ypsilon éditeur, 2014.


Photo de Paul Caponigro

Le recueil de Fabrice Farre "Le chasseur immobile"


Ça commence par quatre vers magnifiques de Federico Garcia Lorca en épigraphe – que je ne peux pas résister au plaisir de citer ici :
Jaca negra, luna grande,
y aceitunas en mi alforja.
Aunque sepa los caminos,
yo nunca llegaré a Córdoba.

Lune grande, jument noire,
olives dans mon bissac.
J’ai beau connaître la route,
je n’atteindrai jamais Cordoue.

Le « chasseur immobile » de Fabrice Farre lui non plus n’atteindra jamais Cordoue. Mais sa route à lui ressemble plutôt aux rues des villes modernes. C’est une route ponctuée de poèmes courts en vers libres, chacun avec son titre, chacun avec son image, sa présence, son désir. On sait d’avance que cette route ne mène à aucune destination nommable (« La fin d’une route conduit / toujours en dehors du monde »). Raison de plus pour accorder une attention particulière au présent, au « hic », au quotidien, et d’atteindre à défaut de Cordoue une certaine forme de sagesse, peut-être : « là-bas les dernières paroles au débit irrégulier / révèlent l’état du chéneau dans la cour / visité par le quotidien non potable qui fuit ».

Poésie désabusée mais pas désenchantée, « immobile » mais nullement figée, qui débusque partout une forme de lyrisme mélancolique – métaphore, association surréaliste –, dans la chambre ou dans la rue, jusqu’à l’intérieur de la poche où la main roule un petit caillou.


Désir

Quand on passe, les chevaux rallongent
leur cou, on voudrait leur donner
du pain, mais on hésite. On
garde les mains dans nos poches.
Ils sont habitués par les présences
qui errent aux lucarnes de leurs yeux
le long des écuries. Ils s’étirent
et se déforment. Du vent
serait issu un cavalier possible.
Le désir désarçonné n’aurait-il plus de mains.


Le chasseur immobile a été publié en 2014 aux toutes jeunes éditions Le Citron Gare, et illustré par de très belles images de Sophie Brassart.


© Sophie Brassart

Trois traductions d'Emily Dickinson ("Because I could not stop...")


Emily Dickinson, c’est du grand art. Avec elle, on arpente les sommets. Oxygène raréfié, mais lavé de toute pollution.
Une traduction peut-elle respirer à la même hauteur ? Voici trois tentatives différentes, sur l’un des poèmes les plus connus – et les plus magnifiques – de la poète américaine. (Je les ai classées par ordre de préférence).


Because I could not stop for Death –
He kindly stopped for me –
The Carriage held but just Ourselves –
And Immortality.

We slowly drove – He knew no haste
And I had put away
My labor and my leisure too,
For His Civility –

We passed the School, where Children strove
At Recess – in the Ring –
We passed the Fields of Gazing Grain –
We passed the Setting Sun –

Or rather – He passed Us –
The Dews drew quivering and Chill –
For only Gossamer, my Gown –
My Tippet – only Tulle –

We paused before a House that seemed
A Swelling of the Ground –
The Roof was scarcely visible –
The Cornice – in the Ground –

Since then – 'tis Centuries – and yet
Feels shorter than the Day
I first surmised the Horses' Heads
Were toward Eternity –

 
Dessin de Léon Spilliaert

Traduction de Françoise Delphy (Flammarion, 2009) :

Puisque je ne pouvais m'arrêter pour la Mort —
Ce Gentleman eut la bonté de s'arrêter pour moi —
Dans la Voiture il n'y avait que Nous —
Et l'Immortalité.

Nous roulions lentement — Il n'était pas pressé
Et j'avais mis de côté
Mon labeur ainsi que mon loisir,
En réponse à Sa Civilité —

Nous passâmes l'École, où les Enfants s'efforçaient
De faire la Ronde — à la Récréation —
Nous passâmes les Champs d'Épis qui nous dévisageaient —
Nous passâmes le Soleil Couchant —

Ou plutôt — c'est Lui qui Nous dépassa —
Les Rosées tombèrent frissonnantes et Froides —
Car ma Robe n'était que de Gaze —
Mon Étole — de Tulle —

Nous fîmes halte devant une Maison qui semblait
Un Gonflement du Sol —
Le Toit était à peine visible —
La Corniche — Enterrée —

Depuis — ça fait des Siècles — et pourtant
Cela paraît plus court que le Jour
Où je me suis doutée que la Tête des Chevaux
Était tournée vers l'Éternité —



Traduction de Claire Malroux (Poésie Gallimard, 2007) :

Pour Mort ne pouvant m’arrêter –
Aimable il s’arrêta pour moi –
Dans la Calèche rien que Nous deux –
Et l’Immortalité.

Lent voyage – Lui était sans hâte
Et j’avais renoncé
A mon labeur, à mes loisirs aussi,
Pour Sa Civilité –

Nous passâmes l’École, où des Enfants luttaient
Dans le Cercle – à la Récréation –
Nous passâmes les Champs d’Épis aux Aguets –
Nous passâmes le Soleil Couchant –

Ou plutôt – Il Nous passa –
La Rosée perlait en gouttes Glacées –
De simple Voile, ma Robe –
De Tulle – mon Collet –

Nous fîmes halte devant une Maison
Pareille à une Saillie du Sol –
Le Toit était à peine visible –
La Corniche – Ensevelie –

Il y a de cela – des Siècles – et pourtant
Ils semblent plus brefs que ce Jour
Où je m’avisai que la Tête des Chevaux
Pointait vers l’Éternité –



Traduction de Pierre Messiaen (Aubier, 1956) :

Comme je ne pouvais m’arrêter pour la mort,
Aimablement elle s’arrêta pour moi ;
La voiture ne contenait que nous deux
Et l’Immortalité.

Nous avancions lentement, elle n’était pas pressée,
Et moi j’avais rangé
Mon travail, et aussi mon loisir,
A cause de sa politesse.

Nous passâmes devant l’école où des enfants jouaient
A lutter dans un cercle ;
Nous passâmes devant les champs de grains attentifs,
Nous passâmes devant le soleil couchant.

Ou plutôt, c’est lui qui nous vit ;
La rosée nous faisait frissonner : nous avions froid,
Les fils de la Vierge pour seul robe,
Mon tulle pour étole.

Nous nous arrêtâmes devant une maison qui semblait
Une éminence du sol ;
Le toit à peine visible,
La corniche une butte.

Depuis lors il y a des siècles ; mais chaque siècle
Paraît plus court que le jour
Où je commençai à deviner que la tête des chevaux
Se dirigeait vers l’éternité.

Vide-poche : le poète britannique Ted Hughes

« Je crois que d’une certaine façon, je pense aux poèmes comme à une sorte d’animal. Ils ont leur vie propre, comme les animaux. Je veux dire par là qu’ils semblent distincts de toute personne, même de leur auteur, et que rien ne peut leur être ajouté ou retranché sans qu’ils en soient mutilés, ou peut-être même tués. Et ils ont une certaine sagesse. Ils savent quelque chose d’unique… peut-être quelque chose que nous serions très curieux d’apprendre. Sans doute ma visée a-t-elle été de capturer, non pas spécialement des animaux ni des poèmes, mais simplement des choses qui aient par elles-mêmes une vie débordante, en dehors de la mienne. »

"In a way, I suppose, I think of poems as a sort of animal. They have their own life, like animals, by which I mean that they seem quite separate from any person, even from their author, and nothing can be added to them or taken away without maiming and perhaps even killing them. And they have a certain wisdom. They know something special… something perhaps which we are very curious to learn. Maybe my concern has been to capture not animals particularly and not poems, but simply things which have a vivid life of their own, outside mine."

Ted Hughes, “Capturing Animals”, in Poetry in the Making, Faber & Faber, 1967.



J’aime beaucoup cette image du poème en animal. Une seule chose me gêne dans la citation : le terme « capturer », trop chasseur, trop guerrier, qui ne correspond pas (à mon avis) à ce qu’est l’expérience poétique. S’il y a conquête dans l’exercice poétique, c’est uniquement sur sa propre langue et sur soi-même. 
Si le poème est un animal, l'objectif n'est pas de le capturer, mais au contraire de l'écouter et de le regarder vivre.



Albrecht Dürer, Lièvre

Un poème d'Alireza Rôshan



à la vue d'un phalène calciné
à l’envers
près d’une pierre
j’ai su
que la lumière n’était pas loin


Poète iranien contemporain, mais aussi derviche soufi, et pour cette raison emprisonné par le pouvoir iranien, Alireza Rôshan s'est d'abord fait connaître sur internet uniquement. Les éditions Eres ont publié en 2011, dans la collection Po&Psy, son premier recueil en France, Jusqu'à toi combien de poèmes : de courts poèmes d'amour et d'absence, très simples, très beaux et très accessibles.


Matisse, Jazz (Le coeur)

Non !

"Il a dégainé le premier". David Pope en hommage à Charlie Hebdo, 7 janvier 2015

Un poème de Christine de Pisan

Pour commencer la nouvelle année, un retour aux sources : Christine de Pisan, au tournant des xive et xve siècles, est la première femme de lettres française à vivre de sa plume; et la première apôtre du féminisme aussi.
Voici un original poème d’amour sur le bonheur du mariage (lorsque le mariage permet aussi le bonheur de badiner hors mariage avec « l’ami » de son choix…)



Dieu! on se plaint trop durement
Des maris. Trop ouïs médire
D’eux, et qu’ils sont communément
Jaloux, rechigneux et pleins d’ire.
Mais moi, je ne puis pas le dire
Car j’ai mari tout à mon vœu,
Bel et bon. Sans me contredire,
Il veut bien tout ce que je veux.

Ne désire qu’amusement ;
Me tance lorsque je soupire.
Beaucoup lui plaît – s’il ne me ment –
Que j’aie ami pour me déduire
Quand autre que lui pense élire ;
De ce que je fais est heureux.
Tout lui va et sans se dédire,
Il veut bien tout ce que je veux.

Je peux donc vivre gaiement
Car tel époux doit me suffire
Qui à tout mon comportement
Ne trouve jamais à redire.
Et quand vers mon ami m’attire,
Et que lui montre accueil joyeux,
Mon mari s’en rit, le doux sire,
Il veut bien tout ce que je veux.

Dieu me le sauve, s’il n’empire,
Comme lui, on n’en voit pas deux :
Que veuille chanter, danser, rire,
Il veut bien tout ce que je veux.

(Traduction en français moderne par Jeanine Moulin, éditions Seghers, 1962)


Dieux! on se plaint trop durement
De ces marys, trop oy mesdire
D'eux, et qu'ilz sont communement
Jaloux, rechignez et pleins d'yre.
Mais ce ne puis je mie dire,
Car j'ay mary tout a mon vueil,
Bel et bon, et, sanz moy desdire,
Il veult trestout quanque je vueil.

Il ne veult fors esbatement
Et me tance quant je souspire,
Et bien lui plaist, s'il ne me ment,
Qu'ami aye pour moy deduire,
S'aultre que lui je vueil eslire;
De riens que je face il n'a dueil,
Tout lui plaist, sanz moy contredire,
Il veult trestout quanque je vueil.

Si doy bien vivre liement;
Car tel mary me doit souffire
Qui en tout mon gouvernement
Nulle riens ne treuve a redire,
Et quant vers mon ami me tire
Et je lui monstre bel accueil,
Mon mary s'en rit, le doulz sire,
Il veult trestout quanque je vueil.

Dieu le me sauve, s'il n'empire,
Ce mary: il n'a nul pareil,
Car chanter, dancier vueil' ou rire,
Il veult trestout quanque je vueil.


Christine de Pisan à sa table de travail, miniature du xve siècle