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Sophie Martin, le recueil "Classés sans suite"

Sophie Martin s’appelle Sophie Martin : le nom de madame Tout-Le-Monde. Pierre Tisserant, lui, a un nom de tisserand : un nom louche d’artisan, d’artiste du tissu, d’ouvrier du texte. Comme par hasard, il bosse dans le livre. Un homme « de papier », quoi.

Est-ce une très bonne idée que madame Tout-Le-Monde tombe amoureuse de monsieur Textuel ? Bien sûr que non. C’est donc ce qui arrive. Car l’amour, ce n’est pas rationnel, ça ne se commande pas.

Sophie Martin n’aurait pas dû tomber amoureuse de Pierre Tisserant, Sophie Martin n’aurait pas dû écrire en vers mais en prose, pas dû faire de la poésie mais un roman.

Pour notre bonheur, elle a fait tout ce qu’elle n’aurait pas dû faire. On rigole, on se régale. On s’émeut, on s’amuse. On lit.

 

 

 

A présent nous étions dehors
Les pieds au bord de l’ombre courte de l’immeuble
Nous nous habituions à la clarté
Il remarqua : Ah vous fumez
— Parfois
Le laconisme est un des agréments du tabac
— Parce qu’on ne dirait pas
À vous voir
Qu’est-ce qu’on dirait à me voir
Voilà ce qu’il serait intéressant d’apprendre, pensais-je
Voilà ce sur quoi, chacun, nous avons peu de renseignements

Au fait notre affaire de vouvoiement, charmante, est bien ridicule
Et vice-versa
Nous nous sommes engagés ainsi et nous n’avons rien fait pour en sortir
Nous n’avons su échanger ni numéro de téléphone ni mail
Héloïse Pillayre, une amie, me disait Cette histoire
Dont tu fais un poème — Une sorte, à peine
— Tu ferais mieux d’écrire une comédie
Tu l’appellerais 
Les deux empotés

 

Sophie Martin, Classés sans suite, Flammarion, 2020

 

William Eggleston, "Paris"


Vide-poche : Ivar Ch’Vavar / Marie-Elisabeth Caffiez


« Je croyais ne l’avoir fait – écrire – que pour emmerder Bournois ».
  
Marie-Elisabeth Caffiez, épouse Bournois

Lu dans Marie-Elisabeth Caffiez, Sous les yeux des aïeux
éditions Pierre Mainard, 2017
(ouvrage d’un hétéronyme d’Ivar Ch’Vavar)


© William Eggleston


"L’herbe jaunit..."


Une autre sélection de mes poèmes a été publiée tout récemment dans la revue Place de la Sorbonne, n° 7 (mai 2017). Ces poèmes ont depuis été repris dans mon recueil Regarder vivre aux éditions N&B (c’est qu’il se passe beaucoup de temps entre le moment où la revue accepte des poèmes et le moment où ils sont publiés !)
Mais dans Place de la Sorbonne, les textes sont accompagnés d’une étude remarquable  de Laurent Fourcaut, le rédacteur en chef (p. 120-121). Ça change tout.




L’herbe jaunit entre les rails rouillés
mais la lumière d’automne donne
à toute cette fatigue de périphérie
des airs de vieilles dorures aristocratiques
entre les rails il y a presque de la place
pour un morceau de prairie de l’Ouest
une idée de grands espaces
on y croiserait presque un cheval

l’eau du canal reste plombée
intouchée par le soleil
comme une vie tracée sans surprise     
c’est une eau sans méandres
et d’où aucun poisson ne s’envole

mais entre deux canaux de rouille
il y a quand même un peu de place
pour que l’herbe attrape
la lumière d’automne
et ses visions inattendues
l’or la beauté la liberté


© William Eggleston

Lieux


Il me semble qu’écrire des poèmes en rapport (direct ou non) avec un lieu demande en général une connaissance approfondie, intime de ce lieu ; je ne pense pas que les poèmes écrits en voyage, de passage quelque part, inspirés par des séjours touristiques, soient bons, la plupart du temps. – Il y a bien sûr toujours des exceptions. – Même les poèmes de Nicolas Bouvier sur les lieux qu’il parcourt, par exemple (dans Le dedans et le dehors), ne sont pas vraiment convaincants, alors que sa prose sur le même sujet est exceptionnelle ; c’est même sans doute à l’intérieur de cette prose que se situent ses meilleurs poèmes. L’écriture poétique semble pouvoir émerger très difficilement d’un rapport trop superficiel au lieu. Il faut rester longtemps quelque part pour écrire un poème sur ce quelque part.

En cela, la poésie écrite diffère de la photographie, cette écriture poétique de l’image : car la photographie au contraire semble se nourrir du déplacement, du voyage, de l’impression fugitive. La photographie imprime une surface : il est logique qu’elle trouve sa matière dans le glissement sur la surface des lieux.

L’écriture poétique est en quelque sorte un complément de la photographie (ou l'inverse) : elle transcrit une profondeur. 


 Photo William Eggleston