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Vide-poche : Nathalie Quintane


Ce n’est pas facile de citer Nathalie Quintane : entre l’ironie, la provocation, les citations et le « dérangement » (un des termes et thèmes de son dernier livre), ses phrases glissent et n’aiment pas se faire découper en morceaux. Tant pis, je vais le faire quand même. Voici donc un petit saucissonnage d’un passage d’Ultra-Proust, qui vient de paraître aux éditions La Fabrique. D’ailleurs je ne suis pas sûre d’être vraiment d’accord avec elle, je ne suis en général plus sûre de rien quand je la lis, si ce n’est que ça m’intéresse, sa façon d’être radicale, sa dérision qui ne s’excuse de rien ; et surtout son insistance à nous mettre le nez, à nous amis de la poésie (bonsoir), dans le politique.



« Je crois que la crainte, et les précautions qu’on prend encore, quant à l’engagement en littérature et en art (réécrit « langagement » dans les années 1970), tient en partie à la peur de faire quelque chose de bête – dogmatique, caricatural, etc. –, peur doublée de celle du ridicule […]. Les Français ont cette peur viscérale de la bêtise, et particulièrement les poètes, qui ont toujours besoin d’antidotes ou de grigri pour s’en prémunir – tel incipit fameux de Paul Valéry dans Monsieur Teste : « La bêtise n’est pas mon fort ». Intelligence de Valéry, intelligence de Mallarmé, intelligence de Perse, intelligence de Bonnefoy ou de Char, etc. […] S’il y a un clivage dans le champ poétique, ce n’est plus depuis longtemps en fonction des écoles ou des manifestes, mais peut-être entre ceux qui acceptent, assument, et travaillent cette part de bêtise française logée jusque dans la langue et les autres, qui continuent à se prémunir d’elle, à essayer de lui faire barrage. »

Nathalie Quintane, Ultra-Proust. Une lecture de Proust, Baudelaire et Nerval, La Fabrique, 2018


Annette Messager, Les interdictions en 2014

Vide-poche : la philosophe Avital Ronell

Pour faire écho à la philosophe Catherine Malabou, les paroles d'une autre philosophe, l'Américaine Avital Ronell, qui parle elle aussi de la place des femmes en philosophie et dans la société.


"Je prends au sérieux ce que Hegel avait dit par exemple sur le non-lieu de la femme dans la communauté : il la désigne comme l’ennemi absolu de la communauté – mais aussi comme l’ironie éternelle de la communauté. Donc je me suis posé cette question : c’est quoi, incarner l’ironie éternelle de la communauté ? Comme il n’y a pas vraiment de lieu, de place ou d’accueil pour, disons provisoirement, une femme dans la philosophie, il fallait que je squatte et que je joue dans les fissures, les sites condamnés (…). Donc j’essaie d’investir les marges sans les laisser devenir des lieux de pouvoir ou de puissance."

Avital Ronell entendue dans Les nouveaux chemins de la connaissance sur France Culture



Annette Messager, Chimères

Un poème de Valérie Rouzeau (du recueil Vrouz)

Bon, je ne suis pas une obsédée des distinctions officielles, mais Valérie Rouzeau qui reçoit le prix Apollinaire (le « Goncourt de la poésie »), ça mérite quand même une petite mention et un petit hommage.
J’ai découvert cette poète d’abord grâce aux revues de poésie qui en faisaient l’éloge et donnaient à lire des extraits de son œuvre – merci à elles – et ensuite en lisant quelques-uns de ses recueils : Mange-Matin, Pas revoir, Neige rien, et tout récemment le fameux Vrouz qui lui a valu le prix. Prix mérité : son écriture est pour moi l’une des plus stimulantes et les plus roboratives de la poésie contemporaine en France. Lire Rouzeau, c’est faire mentir tous ceux qui pensent la poésie élitiste, difficile d’accès ou déconnectée des préoccupations quotidiennes : chez elle, le dialogue avec l’époque et la société se fait tout naturellement. Le travail sur le langage devient – ce qu’il devrait être – tout entier jeu (jeu sérieux bien sûr) et plaisir. Et la poésie surgit sans effort apparent : avec candeur, avec humour, avec mélancolie.

En plus, c’est une excellente traductrice : voir ici un exemple de son travail sur un poème de Sylvia Plath.

Et pour une petite note politique :
Notons que sur les vingt dernières années, seules deux femmes, avant Valérie Rouzeau, ont obtenu ce très respectable prix (et avant elles, deux autres femmes seulement depuis 1947) – il faut toujours rappeler ce genre de détail.
A mettre en rapport avec le nombre considérable de femmes qui durant les mêmes vingt dernières années ont écrit de la poésie, et de la bonne, en tout cas pas de la moins bonne que celle des hommes. — Mais le monde littéraire n’est pas du tout crispé sur ses vieux privilèges, non non, pas du tout étriqué d’esprit ! Mais le monde littéraire reste l’avant-garde éclairée de la société, sa conscience, son honneur !
(Réflexion à prolonger ici...)


Un extrait de Vrouz :

On me demande de rédiger une note de frais
Et moi je pense au fond de l’air
Je sonde ma personne facture donc
Ma crève et mon temps de parole
Tant de paroles pour une intro
Vertie comme moi il faut tenir
Vertie convertie à mourir
De trac de trouille tracasserie
A sonner mots justes et injustes
Palabres graves ou devinettes
Sornettes voire onomatopées
Le palpitant au maximum
Du nombre de ses coups minute
Boum j’ai écrit et j’ai signé ma note de frais.
 

Valérie Rouzeau, Vrouz, La Table ronde, 2012 


Installation d'Annette Messager

Mes poèmes : "cri"


cri
silence
brûlure
déchirure
sang
mot
seuil
blanc
absence
trace
poème


ai-je oublié des mots
je crois que j’ai l’essentiel des mots
qu’on doit utiliser
quand on veut écrire
un poème contemporain



...Ce jour-là, je devais être de mauvaise humeur contre la pratique poétique de certains de mes contemporains (ça m’arrive). Je lisais différents auteurs depuis quelques jours et je trouvais qu’ils utilisaient tous les mêmes mots, et qu’ils les utilisaient mal, de manière superficielle. Alors j’ai fait une liste de dix de ces mots agaçants (mes contemporains adorent les listes) et c’est devenu un petit poème sarcastique. Les deux mots qui m’irritaient le plus, sur le moment, étaient « seuil » – apparemment incontournable depuis Dans le leurre du seuil de Bonnefoy – et « déchirure » – tous ces poètes déchirés, ça fait désordre, non ?
Mais ce qui m’amuse le plus, c’est que la liste toute seule, telle quelle, ressemble vraiment beaucoup à ce que pourrait être l’un de ces poèmes contemporains au premier degré qui m’avaient agacés.
Patrice Maltaverne a publié ce poème dans le n° 38 de sa Traction-Brabant, avec une légère différence : le dernier mot y était « résistance », mais je l’ai depuis remplacé par « poème »…


  Œuvre d'Annette Messager