Une fois n'est pas coutume, je reblogge direct de chez Christophe Bouvier (L’autre hidalgo) cette image-poème de Cécile Mainardi qui me met en joie…
Emmanuel Merle : le recueil Schiste
Emmanuel Merle, dont j’ai déjà parlé ici à l’occasion de son
excellent Ici en exil, vient de faire
paraître un nouveau bref recueil aux éditions Alidades, Schiste.
Il continue son chemin – ou plutôt il s’arrête en chemin,
fasciné – sur les pierres et dans la neige de l’enfance. C’est du schiste, ça
brille, et pourtant il suffit d’un rien et « la pierre en est ternie, /
qui buvait la lumière ». Pas facile de garder son éclat à la pierre, non
plus qu’à la vie. Mais nul désespoir. Les poèmes d’Emmanuel Merle sont comme
des bouts de montagne : « des effrois, des nœuds de pierre (…) une
promesse / et son écharde ». Denses et endurants.
Ce chemin, entre la maison d’enfance
et la route, c’est la solitude apprise.
La lumière crépite sur le mica,
un miroitement,
mais la menace est là : un fil
à haute tension bourdonne,
un insecte rabote l’air.
C’est un enfant, tête baissée,
avec un bâton et des pierres,
comme s’il y avait déjà de l’amour
inemployable, même empoisonné.
Je connais bien Perceval figé,
l’arrêt du rêve devant
ce qui aurait pu être.
On ne ramasse pas le sang,
le schiste détaché du sol déçoit.
Schiste, éditions Alidades, 2013
![]() |
| © Gérard Traquandi |
Deux petits poèmes de Guy Chaty
Guy Chaty est un poète délicieux et un comédien éprouvé. Il
faut le voir et l’entendre lire ses petits textes subtilement orfévrés pour en
apprécier pleinement la saveur : humour, légèreté, esprit d’enfance,
profondeur cachée.
Bon, on peut aussi se les lire tout seul à voix basse et ça
fait très bien l’affaire. Ou bien les lire à voix haute à un enfant si on en a
un sous la main : son dernier recueil en particulier, A cheval sur la
lune, entrera dans les jeunes oreilles
comme dans du beurre. En plus, dans A cheval sur la lune, on aura en prime les dessins très réussis de
Raphaël Lerays.
Raphaël Lerays, c’est tout pareil que Guy Chaty :
humour, légèreté, esprit d’enfance, profondeur cachée. Mais avec des taches de
couleurs.
Vélo-voilé
La roue de mon vélo
est voilée
Mon papa va
la réparer
Le soleil d’hiver
est voilé
Le printemps va
le réparer
Poussière
Quand le soleil a une
poussière
dans l’œil
il pleure
quelques rayons tout
noirs
qui donnent sur la
terre
les méchancetés du
soir
A cheval sur la lune, Editions Soc et Foc, 2012
![]() |
| Une page du recueil illustrée par Raphaël Lerays |
Le recueil "Le paysage est sans légende", de James Sacré
Ce n’est pas une entreprise facile que d’écrire des poèmes
sur ou à partir d’images. Le risque est de ne pas pouvoir s’éloigner de l’image
(et pourquoi s’en éloigner quand on y est bien ?), de décrire pour décrire
– décrire ce qui est représenté, ou comment c’est représenté, sans trouver à
aller plus loin que ça. A ce jeu-là, le texte peut difficilement gagner face à
la force de fascination de l’image.
James Sacré, dans Le paysage est sans légende, réussit à s’en tirer. Il s’en tire même très bien.
Il s’en tire en ne se laissant pas impressionner ; en mettant mots et
dessin dans le même panier. Texte et image, même tentative, même échec
(« Ou si tout le contraire ? »).
Ce n’est pas parce qu’on se trouve bien dans un dessin – et
comme on est bien en effet dans les superbes dessins de Guy Calamusa, qui accompagnent
les poèmes de James Sacré – qu’on doit en être dupe pour autant, pas plus qu’on
ne se laisse duper par les mots :
On nomme des endroits de ce monde
L’oued Bouskoura, la rivière Vendée
Un nom de village ou celui de plusieurs choses
Une échelle un puits des noms des mots
Comme pour mieux se tenir au monde
Avec un dessin c’est pas mieux, tout s’éboule
Et pas grand-chose
Qui reste dans les mains. Quand même
On est bien.
C'est vrai, on est bien ! On n’y arrive pas vraiment, à
mieux se tenir au monde, mais quand on voit sur l’image « Quelque chose /
Comme des cailloux de granit noir », sans trop savoir ce que c’est, on
prend : « (Tu ramasses) ». Et on fait pareil quand on voit dans
le poème des mots comme « Cougou » ou « Agloo ». Souvent,
ça ne mène « nulle part ». Pas grave. On aura fait, on aura regardé,
on aura lu, somme toute on aura vécu, comme le « petit personnage »
du dernier poème :
Quelques traits d’encre qui sont
Gestes d’avoir vécu en ce qui n’est plus là
Et solitude d’un graffiti, comme un essai raté
D’affirmer de la vie.
Al Manar - Editions
Alain Gorius, 2012
![]() |
| Dessin de Guy Calamusa |
Deux petits poèmes de Yannis Ritsos
Après l’Irlande, un autre pays mythique – un autre amour, une autre mer, une autre vie : la Grèce, mal en point ces temps-ci (mais elle en a vu
d’autres, elle se relèvera).
Et un grand poète : Yannis Ritsos.
Le cyclamen
Petit oiseau couleur de rose, attaché par un fil
avec ses ailes enroulées volette dans le soleil,
Et si tu le regardes une fois, il te sourira
et si tu le regardes deux fois ou trois, tu te mettras à
chanter.
Ne pleure pas sur la Grèce
Ne pleure pas sur la Grèce – quand elle est près de fléchir
Avec le couteau sur l’os, avec la laisse sur la nuque,
La voici qui déferle à nouveau, s’affermit et se déchaîne
pour terrasser la bête avec la lance du soleil.
Dix-huit petites
chansons de la patrie amère, traduit par
Anne Personnaz,
éditions Bruno Doucey,
2012
![]() |
| Alexandre Calder, Soleil rouge |
Vide-poche : Barbara Cassin
Quand donc est-on chez soi ?, telle est la question qui sert de sous-titre à l'essai La Nostalgie de Barbara Cassin. Sa réponse : le chez soi, c'est la langue qu'on parle, et plus exactement la langue qu'on contribue à inventer tout en la parlant (c'est-à-dire la langue dont on défait les clichés).
« La langue n’est plus ‘maternelle’ dès lors qu’on n’y
invente plus …. Quand la langue maternelle n’est plus une langue, alors il n’y
a plus que de la propagande. De fait, c’est parce qu’on a une responsabilité à
l’égard des mots qu’on emploie, une responsabilité d’auteur et non de récepteur
ou de passeur communiquant, que la langue est elle aussi chose
politique. »
Barbara Cassin dans La Nostalgie. Quand donc est-on chez
soi ? (Autrement, 2013)
![]() |
| © Cy Twombly |
Un poème de Eavan Bolan (2)
L’Irlande : pluie, vent, partout du vert, partout des
pierres, partout des souvenirs des humiliations passées (le spectre atroce de
la famine, la noirceur aigre du catholicisme étroit, l’émigration). Des
esprits et des fantômes qui ont le sommeil plus léger qu’ailleurs. L’amour
déraisonnable des habitants pour les mots, le sens du dérisoire, un peuple
d’anges.
Quarantine
In the
worst hour of the worst season
of the worst year of a whole people
a man set
out from the workhouse with his wife.
He was
walking – they were both walking – north.
She was
sick with famine fever and could not keep up.
He lifted her and put her on his back.
He walked
like that west and west and north.
Until at
nightfall under freezing stars they arrived.
In the
morning they were both found dead.
Of cold. Of hunger. Of the toxins of a whole history.
But her
feet were held against his breastbone.
The last
heat of his flesh was his last gift to her.
Let no love
poem ever come to this threshold.
There is no place here for the inexact
praise of
the easy graces and sensuality of the body.
There is
only time for this merciless inventory:
Their death
together in the winter of 1847.
Also what they suffered. How they lived.
And what
there is between a man and woman.
And in
which darkness it can best be proved.
Quarantaine
A la pire heure de la
pire saison
de la pire année de
tout un peuple
un homme quitta l’asile
des pauvres en compagnie de sa femme.
Il se mit à marcher,
ils marchèrent ensemble, vers le nord.
Mais la famine la
rendait si fiévreuse qu’elle ne pouvait le suivre.
Alors il la souleva, la
porta sur son dos.
Il marcha ainsi vers
l’ouest, l’ouest encore, enfin le nord.
Jusqu’à ce qu’au
crépuscule ils fissent halte, sous le firmament glacé.
Au matin, on les
retrouva morts tous les deux.
De froid. De faim.
Victimes de toutes les toxines de l’histoire.
Mais elle avait les
pieds serrés contre sa poitrine à lui.
Qui lui avait offert la
chaleur de son corps en ultime cadeau.
Ce seuil, ce n’est pas
à un poème d’amour de le franchir.
Pas de place ici pour
l’éloge imparfait
des grâces faciles et
de la sensualité du corps.
Seulement le temps de
faire l’inventaire impitoyable qui suit :
Leur mort à tous deux,
pendant l’hiver 1847.
Leur degré de
souffrance. Leur vie.
Le lien qui peut unir
un homme à une femme.
Et les heures sombres
où l’on en donne la plus belle preuve.
Traduit par Martine
Chardoux et Jacques Darras, in Poésie irlandaise contemporaine,
édition bilingue, Le
Castor Astral, 2013.
![]() |
Photo Chris Killip
Un poème d'Eavan Bolan (texte original et traduction)
Dans l’élan du récent Marché de la poésie, qui rendait
hommage à la poésie irlandaise, un poème d’Eavan Bolan que j’ai découverte à
cette occasion. Elle est née en 1944 et s’est attachée dans ses textes « à
déconstruire l’image féminine traditionnelle dans le contexte irlandais »
(présentation par Jacques Darras dans l’édition du Castor Astral).
Called
I went to
find the grave of my grandmother
who died
before my time. And hers.
I searched
among marsh grass and granite
and single
headstones
and smashed
lettering
and
archangel wings and found none;
For once, I
said,
I will face
this landscape
and look at
it as she was looked upon:
Unloved
because unknown.
Unknown
because unnamed.
Glass
Pistol Castle disappeared,
Baltray and
then Clogher Head.
To the west
the estuary of the Boyne –
stripped of
its battles and history –
became only
willow-trees and distances.
I drove
back in the half-light
of late
summer on
anonymous
roads on my journey home
as the
constellations rose overhead,
some of
them twisted into women:
pinioned
and winged
and
single-handedly holding high the dome
and curve
and horizons of today and tomorrow.
All the
ships looking up to them.
All the
compasses made true by them.
All the night
skies named for their sorrow.
Appel
Je suis allée à la
recherche de la tombe de ma grand-mère,
morte avant mon heure.
Avant la sienne.
J’ai fouillé parmi le
granit et la spartine
les pierres tombales
esseulées,
les inscriptions
abîmées,
les ailes d’archange,
sans rien trouver.
Pour une fois, me
dis-je,
je vais faire face à ce
paysage
et le regarder comme on
la regardait, elle :
Mal-aimée parce
qu’inconnue.
Inconnue parce que sans
nom :
Disparu le château de
Glass Pistol
Baltray puis Clogher
Head.
A l’ouest, l’estuaire
de la Boyne,
dépouillé de ses
batailles et de son histoire,
n’était plus que saules
dans le lointain.
J’ai roulé sur le
chemin du retour
dans la lumière du soir
de la fin de l’été
sur des routes anonymes
cependant que les
constellations montaient dans le ciel,
certaines tordues en
forme de femmes :
ailes et rémiges
déployées
tenant d’une main le
dôme
la courbe et l’horizon
de ce jour et du lendemain.
Tous les bateaux
regardant dans leur direction.
Toutes les boussoles
ayant confiance en elles.
Tous les ciels
nocturnes portant le nom de leur douleur.
Traduit par Martine
Chardoux, in Poésie irlandaise contemporaine,
édition bilingue, Le
Castor Astral, 2013.
(J’ai modifié –
amélioré, j’espère – un vers de la traduction).
![]() |
|
© Kiki Smith, Girl with stars
|
D'après Kontakhof de Pina Bausch
D’habitude je ne mets pas de
work in progress sur ce blog, pas de poèmes écrits tout récemment – je m’étais
dit que je mettrais de préférence des poèmes déjà validés par une publication,
il faut bien se fixer des règles. Mais comme il faut bien aussi faire des
exceptions aux règles, voilà pour une fois un poème tout récent. Je l’ai écrit
après avoir vu au Théâtre de la Ville à Paris Kontakhof, le spectacle de Pina
Bausch dont on trouve des extraits dans le documentaire Les rêves dansants. Il
est directement inspiré du spectacle. Je ne suis pas du tout sûre qu’il soit
fini.
je descends l’élégant escalier de marbre
dans ma robe de satin pastel
la main glisse distinguée sur la rampe en fer forgé
j’ai le pas altier dans mes chaussures à talon
un port de danseuse
je souris délicatement
les os fins sous la peau
j’en fais peut-être un peu trop
(en bas de l’escalier j’entrouvre
la porte d’une cave
il y a de la lumière à l’intérieur
je n’ose pas pousser la porte
si j’entrais je trouverais peut-être du monde)
le groupe des femmes en robes de satin pastel
le groupe des hommes en costume noir
c’est dans la salle de bal qu’ils se trouvent
la danse va commencer
la comédie sociale
je souris gracieusement je rejoins la ronde
les corps anguleux les gestes dérisoires
les offenses les ratages
on en fait peut-être un peu trop
on est mal assortis
et les histoires d’amour finissent mal en général
![]() |
Kontakthof, photo Maarten van den Abeele
|
Vide-poche : le pianiste Glenn Gould
Inscription à :
Articles (Atom)









