Affichage des articles dont le libellé est Smith (Kiki). Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Smith (Kiki). Afficher tous les articles

Sanda Voïca : le recueil "Trajectoire déroutée"


C’est une élégie, sans doute, mais jamais larmoyante, ni désespérée, ni même triste à proprement parler : plutôt errante, vacillante, « en équilibre » – en manque d’équilibre.
Une jeune fille a disparu, elle flotte. Une femme écrit (« celle qui l’avait engendrée »), elle flotte aussi. Mais son corps est toujours là. « Peut-être découpée, tranchée, mais pas exsangue ». 

Voilà déjà un an qu’est paru ce recueil très fort, marquant, qui ne nous emmène jamais là où l’on s’y attendrait.  




Plusieurs fois par jour
la fille revient
s’empare de moi
grappin à plusieurs crochets qui
s’enfoncent dans ma chair
me soulèvent très haut
et me lâchent:
je me défais en morceaux.
Quand je me réarticule
je mets la fille disparue
dans mon échine.

Sanda Voïca, Trajectoire déroutée, Lanskine, 2018


Kiki Smith, Virgin Mary (en ce moment en exposition à la Monnaie de Paris)

Dorothée Volut : "Poèmes premiers"


Une certitude que j’ai, ayant lu le recueil Poèmes premiers de Dorothée Volut, c’est que cette femme sait écrire. C’est-à-dire que quand on lit ses poèmes, il arrive souvent que quelque chose se passe : des visions surgissent, des sensations nous reviennent, un souffle de vent affleure, du sens pointe quelque part. Bref, une certitude que j’ai, c’est que ce n’est pas du n’importe quoi. (Même Rimbaud se sentait obligé de le préciser : « Ça ne veut pas rien dire »).

Il y a quelques poèmes, surtout dans la première moitié du recueil, qui sont pourtant difficiles, obscurs, sans cohérence décelable. Je ne les comprends pas. (Comprendre au sens que cela peut avoir en poésie : non pas décoder, mais plutôt embrasser. Je n’embrasse rien. Je n’ai pas de relation avec le texte. On ne se touche pas. Amour impossible.) D’autres poèmes, vers la fin du recueil notamment, semblent aspirer au contraire à la simplicité, à la lisibilité.

Dans son ensemble, la démarche de Dorothée Volut relève incontestablement d’une vraie exigence poétique ; on sent chez elle une forme d’intégrité. Pour moi, cette démarche trouve toute sa puissance dans les poèmes du milieu du livre, sorte de climax énigmatique. On s’y sent « reliés » confusément – au vent, à la voix, au passé : « Ecris, pour ne pas transformer le monde en traces, / mais en feux reliés ».

On trouvera dans l’Anthologie de Poezibao (ici) sans doute le plus beau poème du recueil. Pour ma part, et pour ne pas faire doublon, j’en recopie un autre ci-dessous. Mais le mieux, c'est de le lire dans le beau petit livre des Editions Eric Pesty, avec leur deuxième et troisième de couverture rouge vif comme des dessous d'escarpins Louboutin... (moins cher que des Louboutin toutefois).



20


La nuit relâche
sans moi que j’intervienne

ça devient du silence
qui cherche à dire ce qu’il transporte

la géométrie des cigales
et du souffleur de feuille

un poids
ajusté
à une situation –

et si l’on s’intallait en cercle
autour de la fontaine ?

Tu dis j’ai des choses à faire
puis tu t’assieds à la terrasse

dans le mouvement de tes jambes,
une usure comestible.

Dorothée Volut, Poèmes premiers, Eric Pesty Editeur, 2018


© Kiki Smith

"le vent"


Les filles des Polders font leur numéro de Cabaret : ça vient de sortir ce mois de décembre (c'est le n° 8) et le meneur de revue est tout naturellement Claude Vercey, le patron de la collection Polder !
De concert avec lui, on sort toutes nos trucs à plumes (plumes de zoiseaux, de zanimaux) : Murièle Camac, Claire Ceira, Delphine Guy, Valérie Harkness, Anna Jouy, Sophie G Lucas et Amandine Marembert (toutes des auteures Polder).
Sans oublier Luce Guilbaud pour l’édito et Flora Michèle Marin pour la chorégraphie.

De votre serviteure, vous trouverez par exemple ce poème, que je donne ici dans une version légèrement modifiée :



le vent !
oh le vent transformait
les rues en ravins
les places en landes maudites
la ville en ventre de baleine

oh dans le vent nous
devenions feuilles d’arbre
et nos manteaux ailes d’oiseau
shamans nous aurions pu nous envoler
chavirer comme une illusion
ou nous éparpiller en mille embruns

le vent, le vent, quand le vent déversait
sur la ville ses nostalgies
de monstre marin
la cathédrale se faisait montagne
et refuge ses grottes sculptées
et le dieu lui-même depuis si longtemps parti
revenait de sa main la maintenir en place


© Kiki Smith 



Un poème d'Eavan Bolan (texte original et traduction)


Dans l’élan du récent Marché de la poésie, qui rendait hommage à la poésie irlandaise, un poème d’Eavan Bolan que j’ai découverte à cette occasion. Elle est née en 1944 et s’est attachée dans ses textes « à déconstruire l’image féminine traditionnelle dans le contexte irlandais » (présentation par Jacques Darras dans l’édition du Castor Astral).



Called


I went to find the grave of my grandmother
who died before my time. And hers.

I searched among marsh grass and granite
and single headstones
and smashed lettering
and archangel wings and found none;

For once, I said,
I will face this landscape
and look at it as she was looked upon:

Unloved because unknown.
Unknown because unnamed.

Glass Pistol Castle disappeared,
Baltray and then Clogher Head.
To the west the estuary of the Boyne –
stripped of its battles and history –
became only willow-trees and distances.

I drove back in the half-light
of late summer on
anonymous roads on my journey home

as the constellations rose overhead,
some of them twisted into women:

pinioned and winged
and single-handedly holding high the dome
and curve and horizons of today and tomorrow.

All the ships looking up to them.
All the compasses made true by them.
All the night skies named for their sorrow.


Appel


Je suis allée à la recherche de la tombe de ma grand-mère,
morte avant mon heure. Avant la sienne.

J’ai fouillé parmi le granit et la spartine
les pierres tombales esseulées,
les inscriptions abîmées,
les ailes d’archange, sans rien trouver.

Pour une fois, me dis-je,
je vais faire face à ce paysage
et le regarder comme on la regardait, elle :

Mal-aimée parce qu’inconnue.
Inconnue parce que sans nom :

Disparu le château de Glass Pistol
Baltray puis Clogher Head.
A l’ouest, l’estuaire de la Boyne,
dépouillé de ses batailles et de son histoire,
n’était plus que saules dans le lointain.

J’ai roulé sur le chemin du retour
dans la lumière du soir
de la fin de l’été
sur des routes anonymes

cependant que les constellations montaient dans le ciel,
certaines tordues en forme de femmes :

ailes et rémiges déployées
tenant d’une main le dôme
la courbe et l’horizon de ce jour et du lendemain.

Tous les bateaux regardant dans leur direction.
Toutes les boussoles ayant confiance en elles.
Tous les ciels nocturnes portant le nom de leur douleur.



Traduit par Martine Chardoux, in Poésie irlandaise contemporaine,
édition bilingue, Le Castor Astral, 2013.
(J’ai modifié – amélioré, j’espère – un vers de la traduction).



© Kiki Smith, Girl with stars 

Deux poèmes d'Emmanuel Merle (Ici en exil)


Deux poèmes, dont le premier, du très beau Ici en exil d’Emmanuel Merle, paru récemment.
Voir aussi ma note de lecture sur ce recueil, publiée sur le site Poezibao.



Nous étions trois dans cette pente
le châtaignier mon père et moi
deux autour du feu le troisième
penché sur la voie ferrée

Il faudra l'abattre me dit-il
il a la maladie
Brume et fumée se mêlaient
ça ressemblait à l'origine

Se pouvait-il qu'un arbre meure
Il était tôt le bois chuintait
je regardai mon père et puis
le châtaignier

Je pris un caillou tiède
le lançai sur la voie ferrée
comme on fait un geste d'exil
pour que ce ne soit pas le dit
d'être soi-même exilé


***


La pierre a cette densité
d’un ciel d’orage tout entier
ramassé dans ma main

cette possibilité de cataclysme
comme une froide aspiration
de l’air qu’il me reste
à respirer

A l’homme qui saisit une pierre
le monde rappelle la vie
radicale et muette
de ce qui est

Emmanuel Merle, Ici en exil, L’escampette Editions, 2012



Kiki Smith, Nest and Trees



Mes poèmes : poésie du frigo


Une année, l’une de mes colocataires avait reçu en cadeau une boîte de « magnetic poetry » : un lot de mots écrits sur des magnets à poser sur le frigo, afin de poétiser un peu en attendant que la soupe soit prête.
Ce tout petit texte n’est donc pas du tout un haïku tronqué, mais un texte d’un genre nouveau : une poésie du frigo.


il faut écarter la pluie
pour palper le vent


Kiki Smith, Wallpaper

Un poème d'Emily Dickinson: "Certaine clarté oblique..." (texte anglais et traduction de Claire Malroux)


La première fois que j’ai lu Emily Dickinson, les dix premières minutes, je n’ai pas du tout aimé. Des tirets partout, une syntaxe anglaise resserrée presque à la limite du possible ; je me disais « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » J’ai continué à lire et j’ai été bouleversée. La syntaxe resserrée comme un nœud douloureux, les mots disjoints par la respiration contemplative des tirets, des virgules, la densité inouïe des poèmes. Une densité non de diamant mais de lumière d’après-midi d’hiver. Je me disais « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » J’ai lu et quelques semaines plus tard, je me mettais sans savoir pourquoi à écrire un poème moi aussi, et puis un autre, et encore un autre, des poèmes qui n’étaient pas bons et je le savais mais, pour la première fois, cela ne suffisait plus à me donner envie d’arrêter.



Certaine clarté oblique,
L’après-midi d’hiver –
Oppresse, comme la Houle
Des Hymnes Liturgiques –

Céleste blessure, elle ne laisse
Aucune cicatrice,
Mais une intime différence –
Là où les Sens, résident

Nul ne peut l’enseigner – Non –
C’est le Sceau du désespoir –
Une affliction impériale
Que des Airs on nous envoie –

Elle vient, le Paysage écoute –
Les Ombres – retiennent leur souffle –
Elle s’en va, on dirait la Distance
Sur la Face de la Mort –

Traduction de Claire Malroux, Poésie Gallimard, 2007


There's a certain Slant of light,
Winter Afternoons -
That oppresses, like the Heft
Of Cathedral Tunes –

Heavenly Hurt, it gives us -
We can find no scar,
But internal difference,
Where the Meanings, are –

None may teach it - Any -
'Tis the Seal Despair -
An imperial affliction
Sent us of the Air-

When it comes, the Landscape listens -
Shadows - hold their breath -
When it goes, 'tis like the Distance
On the look of Death -

Blue Girl, oeuvre de Kiki Smith