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Tal Nitzan, "Deux fois le même nuage"


Tal Nitzan est une poète israélienne. C’est aussi une enfant inquiète, une mère contradictoire, un voyageur qui ne sait pas quelle langue parler, un être nourri du chagrin que donnent les pays tourmentés. Yvon Le Men en parle très bien dans la préface du recueil Deux fois le même nuage.

Un extrait du poème « Dans quel pays » :



Je suis assise au coin d’une piscine, plongeant un pied dans l’eau profonde. Quelqu'un me pousse. Peut-être qu’il ne l’aurait pas fait s’il avait su que je ne sais pas nager, me dis-je en coulant. Je m’enfonce jusqu’à ce que mes orteils touchent le fond et alors je rejaillis. Je sors la tête de l’eau et je sais que maintenant je devrais crier « Au secours » avant de couler à nouveau, mais j’ai oublié dans quel pays je me trouve et dans quelle langue je suis supposée crier.

Tal Nitzan, Deux fois le même nuage, Al Manar, 2016


© Sally Mann, Faces


Anne Parian, extrait de "La chambre du milieu"


La chambre du milieu, c’est celle de l’enfance. Celle où le « je » se dit au centre des mère, père, frère, grand frère mort, jeunes demi-sœurs, grands-parents, beaux-parents, cousine, tante, oncle. Celle où on se repose, en suivant les fleurs de la tapisserie, d’affronter toute la journée le monde immense, effrayant, merveilleux. 
« Dans la chambre d’enfant, et plus encore d’adolescent, se nouent des pactes fondamentaux, des alliances définitives », dit Michelle Perrot dans Histoire de chambres (Seuil, 2009). La « chambre du milieu » d’Anne Parian a gardé intacte entre ses murs la voix des premières années.


12
Jean-Pierre ne doit pas franchir en dormant la ligne que je trace au milieu du grand lit que nous devons partager.

Il y a de fréquentes occasions où nous dormons tous les deux dans la chambre du milieu.

La grande armoire à glace au bout du lit laisse juste la place pour passer. A l’opposé de la porte la fenêtre donne sur l’arrière du jardin.

La mère dort dans cette chambre alors entièrement dérangée quand elle vient.

Il y a un lit à une place de part et d’autre de la chambre des enfants à côté des W.-C. La chambre des grands-parents est au bout du couloir à gauche.

Du lit de gauche je peux suivre longtemps les motifs de la tapisserie à fleurs en déplaçant mes pieds sur le mur.

L’arrière-grand-mère y est morte.

A travers les volets un rayon de soleil balaie le mur au passage de chaque voiture. Je suppose l’éclair éblouissant sur les carrosseries que je compte.


Anne Parian, La chambre du milieu, P.O.L, 2011


Sally Mann, Naptime

Etel Adnan : deux petits poèmes


Je suis revenue sur terre
par habitude
il y a des rues que j’ai retrouvées
d’autres ont disparu
la plupart de mes amis sont morts
je suis devenue étrangère à
ceux qui ont survécu

***

J’aimais les fontaines de Paris. Cela n’est plus. Les mers asséchées de la lune et le bruit grinçant des galaxies sont les rares choses qui m’enchanteraient le cœur. Et je vais devoir m’y préparer. Attendre ne me dérange pas.

Etel Adnan, Le cycle des tilleuls, Al Manar, 2012 


Photo Sally Mann

Lecture: Marie de Quatrebarbes, "La vie moins une minute"


Marie de Quatrebarbes a un avantage considérable sur nombre de poètes : ce nom extravagant. Comment ne pas avoir envie de lire quelqu'un qui s’appelle ainsi ? J’ai donc lu La vie moins une minute, son dernier recueil.

Est-ce l’influence de ce nom excentrique, est-ce autre chose (peu nous chaut la raison), la poésie de Marie de Quatrebarbes est de celles qui obéissent à une logique singulière, dont les principes ne nous sont pas donnés. Dit plus vulgairement, elle est de celles qu’on ne comprend pas quand on les lit (voir ci-dessous Albane Prouvost).

On comprend cependant qu’il existe bel et bien une forme de logique – non pas celle du rêve, comme cela semblait le cas chez Albane Prouvost, non pas celle du hasard comme chez Philippe Jaffeux ; mais plutôt celle des collages, des associations de mots, par exemple par les sons, homonymies ou paronymies, ou par les expressions toutes faites. Ça parle tout seul, en quelque sorte : la langue semble s’organiser d’elle-même en discours. En ce sens, on serait un peu du côté de Valère Novarina, même si elle ne remplace pas un mot par un autre. La confusion touche en particulier les pronoms sujets – qui parle, qui agit ? ça change tout le temps.

Il n’y a donc pas de sens immédiat, mais il y a du parlé (la langue du recueil manifeste une oralité marquée). Et ce parlé va de pair avec du corporel. Plus que du sens, il y a en quelque sorte du sensuel – de l’amour, thème qui parcourt tout le recueil ; de l’enfance. L’essentiel, pourrait-on dire. Alors, au détour d’une page, l’émotion, la vie surgissent et prennent au dépourvu.



Dingo.


Je commençai par les hallucinations olfactives
avec ce bruit de pêche

Donnez-moi un pull, il fait froid
pas l’eau du persil s’il vous plaît
ni le rouleau à pâtisserie
ni le fer de l’enclume que j’ai appris à aimer
maintenant nous sommes prêts
à accepter l’amour

La philosophie à coup de marteau, c’était déjà ça
devenir autre chose qu’un petit garçon
les ressources du corps s’adaptent à ma taille
le rejailli de l’eau

Moi, petite fille, mon enfant, ma loi
puis je lèche des pages qui ne parlent que de toi

M’avez-vous vu passer la nuit ici et tomber par hasard ?


Marie de Quatrebarbes, La vie moins une minute, Lanskine, 2014


Sally Mann, Immediate Family

Luce Guilbaud : "Mère ou l’autre"


L’adoption n’est pas un sujet fréquent en poésie, surtout quand le point de vue est celui de la mère adoptive. Mais dès le premier poème de ce recueil de Luce Guilbaud, on comprend que c’est de cela qu’il s’agit : adopter, donner un nom, donner une place, donner de l’amour. Et surtout trouver soi-même sa place, au-delà de l’attente, du manque, de l’inquiétude, de la douleur et du désir. Mettre au monde sans avoir mis au monde. Mettre en poèmes ce qui ne se dit pas (« que dit-on à un enfant que l’on n’a jamais vu et qui est votre enfant ? »).



les mères ont de grandes marées
avec vagues sournoises consignées par-dessous
            mère absente sur les sables mouvants
            mère présente sur la jetée
il est seul pour le voyage entre les mères
c’est le parfait de l’imparfait
avec les mots poissons de roches
et algues autour du cou
qui pourraient l’étrangler
            grandes marées secousses du temps
            ravaudeur de balises
            (quand les digues s’écroulent dans la mer
            emportent meubles et photos de famille)
                        on reconstruit l’avenir avec coquilles
                        et cornes de brumes
on retrouve dans la boue
le corps des femmes noyées
parmi les fœtus acharnés
                        et l’année recommence.

Luce Guilbaud, Mère ou l’autre, Tarabuste, 2014

 
Sally Mann, Immediate family