Vide-poche : Jean-Luc Godard et André Wilms



Il y a une phrase de Jean-Luc Godard que les articles et l’Internet aiment à citer : « La culture c'est la règle, l'art c'est l'exception ». Elle est belle mais elle semble être apocryphe ; en effet dans le film JLG JLG, Autoportait de décembre, d’où censément elle est tirée, on ne la trouve pas telle quelle – la preuve sur Youtube. (Si quelqu'un peut m’apporter d’autres éclaircissements à ce sujet…)

Peu importe. (Ou si, quand même : la vérité des faits et l’honnêteté intellectuelle, personnellement, j’y tiens). Sur le même sujet, et dans la même perspective, j’avais noté il y a un certain temps, quelques années, je ne sais plus quand exactement, une réflexion pénétrante de l’acteur André Wilms (c’était dans Télérama, je crois). Il réfléchissait à son travail de comédien avec le metteur en scène Klaus Michael Grüber et, de là, à la notion d’art. Je rapporte aujourd’hui ses propos parce qu’ils me semblent très éclairants et très vrais, bien plus précis que ceux (réels ou fictifs) de Godard ; et que ce ne sont pas des idées que l’on entend exprimées très souvent — pas assez en tout cas. 

L’importance de la culture est sur toutes les lèvres, mais la réalité étrange et irréductible que recouvre le mot « art », cela ne semble guère concerner l’époque contemporaine. Peut-être jamais aucune époque ne s’est-elle d’ailleurs sentie concernée au premier chef par cela.



« Avec lui, c'était une cure d'amaigrissement. Quelque chose d'extraordinaire : l'art contre la culture. Depuis, j'ai souvent l'impression de faire de la culture et très peu d'art. L'art, c'est monstrueux, indescriptible, c'est méchant, sans concession. Le public ne s'y intéresse pas. Tout le reste, c'est de la culture, de la politique culturelle, de la culture d'entreprise. »

André Wilms à propos de Klaus Michael Grüber



Lucian Freud, The Artist at Work

Niki Giannari, « Des spectres hantent l’Europe »


« Lorsque Maria Kourkouta, son amie de toujours, est venue à Thessalonique en mars 2016, Niki Giannari l’a emmenée au camp d’Idomeni où quelque treize mille personnes fuyant les guerres de Syrie, d’Afghanistan et d’ailleurs, tentaient de passer la frontière gréco-macédonienne, frontière qui était justement en train de se refermer devant eux. »

Maria Kourkouta, cinéaste, a filmé ces personnes qu’on ne laissait plus passer et Niki Giannari les a fait passer, elle, dans le poème qui accompagne les images du film. Poème et film s’intitulent Des spectres hantent l’Europe.
Georges Didi-Huberman a prolongé le poème en écrivant un essai sur ce que c’est qu’être réfugié, et comment se représenter cela.
L’ensemble est publié dans Passer, quoi qu'il en coûte, aux éditions de Minuit.


(...)
Ils passent et ils nous pensent.

Les morts que nous avons oubliés,
les engagements que nous avons pris et les promesses,
les idées que nous avons aimées,
les révolutions que nous avons faites,
les sacrements que nous avons niés,
tout cela est revenu avec eux.
Où que tu regardes dans les rues
ou les avenues de l’Occident,
ils cheminent : cette procession sacrée
nous regarde et nous traverse.

Maintenant silence.
Que tout s’arrête.

Ils passent.


Niki Giannari, « Des spectres hantent l’Europe », traduit du grec par Maria Kourkouta,
dans Didi-Huberman et Giannari, Passer, quoi qu'il en coûte, Editions de Minuit, 2017 


Image du film de Maria Kourkouta Des spectres hantent l’Europe

Note de lecture : Murièle Modély, "Tu écris des poèmes"


Une autrice que je suis avec attention depuis ses débuts, c’est Murièle Modély. Nous avons des points communs (on nous confond parfois, j’en ai eu récemment des indices) : un prénom, une année de naissance, la manie qu’a la société de nous caser dans la catégorie « femme ». Et puis nous avons publié notre premier recueil la même année (mais depuis, elle a pris de l’avance sur moi…).
Mais ce n’est pas pour cela que je lis ses publications. Ou peut-être que si, un peu… Tout de même, la raison première, c’est que j’aime ce qu’elle écrit. Et que, livre après livre, elle me semble construire un univers fort et cohérent, et qui tient le coup.

Son dernier recueil paru tout récemment, Tu écris des poèmes, confirme assurément cette impression.
« Tu », dans le livre, c’est « je » – cette fameuse je « autre », celle qui écrit des poèmes, justement. « Tu » est peut-être le meilleur de « je » : une je « obligé[e] d’inventer » pour exister, obligé de se dédoubler (« un peu de noir sur beaucoup de blanc ») et même de se démultiplier, de se décomposer – parties du corps, meuble, île, clavier d’ordinateur. C’est ce dédoublement répété et créateur que la première partie du recueil explore. Corps organique et corps textué dialoguent à tu et à toi. Entre vacillement au bord « du gouffre sous tes pieds » et sensation « que le mystère d’être / sur le poing du poème / est à portée de main », entre « je » absentée et « tu » prétextée, quelque chose prend place : le poème.

La troisième partie, « des signes », peut être lue comme le prolongement de cette entreprise de dédoublement. Ici, ce sont les signes de ponctuation du clavier qui constituent à proprement parler les pré-textes aux expériences de « tu », avec lesquelles ils se confondent. A chaque signe son histoire, son « tu ».

La partie centrale en revanche, « à la lettre » (texte qui avait déjà été publié à part, et auquel la reprise dans ce recueil donne une nouvelle profondeur), apparaît plutôt comme un contrepoint aux deux autres. « Je » y fait son retour. Elle déclare même : « Je suis / une fille unique ». Comme pour réfuter l’entreprise précédente de dédoublement salvateur. C’est qu’ici il est question avant tout d'une faute qui rend presque impossible l’idée de dialogue. Une histoire de mort et de culpabilité – un événement « unique » mais également sans fin : nié, dénoncé, répété, mythifié. « à la lettre » explore une faute originelle qui déforme à jamais les choses et les mots. Qui déforme le « je » aussi (jusque dans son nom : « mrlmdl » ou « uieeoey »). Ici, le double de la création, c’est la destruction.



comme le poème, tu as un trou au milieu de la phrase
un cratère d’où les mots roulent, s’écoulent jusqu’aux chevilles
agrandissent jour après jour la surface de l’île
d’un littoral friable
qui plonge dans la mer (…)

Murièle Modély, Tu écris des poèmes, éditions du Cygne, 2017


Marlene Dumas, For Whom the Bell Tolls

Jean-François Mathé, "Retenu par ce qui s’en va"


Régulièrement, il faut lire un recueil de Jean-François Mathé. Ça fait un bien fou. Je l’ai peut-être déjà dit, je le redis. 
C’est comme, je ne sais pas, entrer dans une église romane du Poitou. Régulièrement, aussi, il faut entrer dans une de ces églises romanes de campagne en pierre blanche. De celles qui sont signalées dans les guides touristiques mais sans insistance. Simples, rurales, droites, souveraines. Conçues pour la durée, pour le passage des saisons, pour la conversation avec les paysages mentaux et avec les morts.
Les poèmes de Jean-François Mathé, c’est pareil.
Ils ne sont pas dans l’air du temps, ils sont une conversation avec le temps.

Le petit recueil Retenu par ce qui s’en va par exemple – quel beau titre – est une suite impeccable de moments de grâce.

à Olivier Rougerie

Parfois l’horloge reste seule attachée par le temps.
Nous, déliés, nous voici libres de remonter dans nos vies
chercher par où a fui le gaz, par où s’est perdue l’eau
et colmater si nous pouvons.
Mais nous ne trouvons pas.

Au retour, l’horloge nous remet à notre place
dans le défilé du temps
et de la neige qui commence à tomber
chacun reçoit le flocon froid
qu’il lui faut ajouter à son âge.

Jean-François Mathé, Retenu par ce qui s’en va, Editions Folle avoine, 2015


Photo © Jungjin Lee


Victoria Guerrero Peirano, "La maison rouge"

La revue Europe, en écho au dossier César Vallejo que je mentionnais dans mon dernier post, publie aussi une poète péruvienne contemporaine, Victoria Guerrero Peirano. Elle conseille dans un ses poèmes de ne « pas baisser la tête » et d’être « plus Vallejo que Vallejo au congrès antifasciste »… Voici un autre de ses poèmes en extrait.


La maison rouge, 1

(…)
Moi par contre il y a des jours où j'avale le langage
Je le laisse fermé à clé chez moi
Mon chat en est le gardien
Et je sors dans la rue pour voir et vivre un peu
Juste un regard pour les pauvres gens qui me parlent
Ou un geste
Ils ne comprennent pas que j’ai laissé la parole chez moi
Certains sont comme les perroquets
Ils sautent sans cesse d’une idée à l’autre
Je ne sais comment les fuir
Je m’échappe
Le vent du retour est oblique
J’arrive chez moi, mon chat se roule par terre
Je sais qu’il veut mes caresses
Il ne veut pas de mots
Il est comme ça
C’est mon maître
Mon maître du langage (…)
 
Victoria Guerrero Peirano, traduit de l’espagnol par Laurence Breysse-Chanet,
Europe n° 1063-1064, nov.-déc. 2017

 
Pierre Bonnard

César Vallejo, "Pierre noire sur une pierre blanche"


Superbe dossier sur César Vallejo dans le numéro d’Europe de novembre-décembre, avec des poèmes de l’auteur péruvien qui vous arrêtent et vous intriguent. C’est à lire !
(Une raison de plus pour soutenir Europe, revue remarquable qui a pourtant vu ses subventions coupées récemment et sa survie remise en cause).


Pierre noire sur une pierre blanche

Je mourrai à Paris sous l’averse,
un jour dont j'ai déjà le souvenir.
Je mourrai à Paris – et je n’ai pas de honte –
peut-être un jeudi, comme aujourd'hui d’automne.

Ce sera jeudi, parce qu’aujourd'hui, jeudi, où je prose
ces vers, je me suis mis les humérus
à mal et jamais comme aujourd’hui je ne me suis,
avec tout mon chemin, revu si seul.

César Vallejo est mort, ils le battaient
tous sans qu'il ne leur ait rien fait ;
ils cognaient dur avec un bâton et dur

avec une corde aussi ; en sont témoins
les jours jeudi et les os humérus,
la solitude, la pluie, les chemins…

César Vallejo, traduit de l’espagnol par Florence Delay,
Europe n° 1063-1064, nov.-déc. 2017 (tiré de Poèmes humains, 1939)


Voici la version espagnole :

Piedra negra sobre una piedra blanca

Me moriré en París con aguacero,
un día del cual tengo ya el recuerdo.
Me moriré en París -y no me corro-
tal vez un jueves, como es hoy, de otoño.

Jueves será, porque hoy, jueves, que proso
estos versos, los húmeros me he puesto
a la mala y, jamás como hoy, me he vuelto,
con todo mi camino, a verme solo.

César Vallejo ha muerto, le pegaban
todos sin que él les haga nada;
le daban duro con un palo y duro

también con una soga; son testigos
los días jueves y los huesos húmeros,
la soledad, la lluvia, los caminos...


Détail d'une fresque de Diego Rivera

Cécile Mainardi : L’Homme de pluie


Sorti tout récemment semble-t-il, et déniché en librairie : le dernier livre de Cécile Mainardi, un petit volume intitulé L’Homme de pluie. Des variations autour de l’idée de pluie, et l’apparition-disparition d’un homme qui en découle. Extrait.


(...)

la pluie qui tombe en lui
est la condition non programmable
de son apesanteur


un cercle d’inutilité motrice
tous les six mètres
non tous les dix


le lire est la seule manière pour vous de le comprendre
et pourtant je regrette de l’exprimer avec des choses lisibles


quel ensemble la notion d’indessinable
et celle d’invisible ont-elles en commun ?


ce lieu où tombe la pluie
ce lieu que n’emprisonne pas la pluie
ce lieu du potentiel pur
d’où imperturbablement et sans répit
par une ligne tu surgis

(...)
Cécile Mainardi, L’Homme de pluie, éditions Série discrète, 2017   

 
Bill Viola, The crossing

Alain Badiou, "Que pense le poème ?"


Alain Badiou est parfois exaspérant, et souvent stimulant. Tout n’est pas convaincant dans son recueil d’essais Que pense le poème ? — l’essai sur « Philippe Beck : l’invention d’un lyrisme inconnu » ou celui intitulé « Poésie et communisme » en particulier m'ont laissée sceptique. Surtout, il y a souvent chez lui, tout communiste qu’il est, une sorte de paternalisme bienveillant de médecin de famille qui me hérisse le poil. (Notons au passage – puisque la question m’intéresse – que bien sûr il ne cite pas une seule poète femme dans tout l’ouvrage – ni même d’ailleurs de philosophe femme). 

Ces réserves posées, son livre n’en est pas moins d’une grande richesse et, à ses meilleurs moments, vraiment passionnant. Son approche de la poésie, qui reste philosophique c’est-à-dire nécessairement extérieure, ouvre des pistes de réflexion remarquables – et notamment sur les rapports, justement, entre « Philosophie et poésie ». Cette approche explique qu’il privilégie un certain type de poésie plutôt que d’autres : cela explique l’intérêt pour Philippe Beck, par exemple, ou la place d’honneur accordée à Mallarmé, idole indétrônée des philosophes qui lisent de la poésie. On n’est pas obligé d’avoir le même Top 5 que lui pour apprécier ses lectures, ses rapprochements et ses synthèses très éclairantes.


La prose de Badiou peut être ardue, et il n’est pas facile d’en isoler un fragment. Mais voici tout de même un extrait :

« Il se pourrait alors que le poème déconcerte la philosophie pour autant que les opérations du poème rivalisent avec celles de la philosophie. Il se pourrait que, depuis toujours, le philosophe soit un rival envieux du poète. Ou, pour le dire autrement : le poème est une pensée qui est son acte même, et qui n’a donc pas besoin d’être aussi pensée de la pensée. Or la philosophie s’établit dans le désir de penser la pensée. Mais elle se demande si la pensée en acte, la pensée sensible, n’est pas plus réelle que la pensée de la pensée. (…)
Posons que la querelle est l’essence même du rapport entre philosophie et poésie. Ne souhaitons pas la cessation de cette querelle (…).
Luttons donc, partagés, déchirés, irréconciliés. (…) Luttons en reconnaissant la tâche commune, qui est de penser ce qui fut impensable, de dire l’impossible à dire. Ou encore, impératif de Mallarmé, que je crois partagé dans l’antagonisme même entre philosophie et poésie : ‘Là-bas, où que ce soit, nier l’indicible, qui ment.’ ».

Alain Badiou, Que pense le poème ?, éditions Nous, 2016

 
© Michael Biberstein

Elizabeth Willis, "Intrigue"


Koshkonong est une revue de poésie élégante, imprimée en belle typographie, sobre, sans falbalas, sans même de vraie page de couverture (on commence direct sur un poème).
Un peu plus d'"avant-garde", si ce mot a encore un sens et un intérêt, que les revues que je lis d’habitude. Un peu plus expérimentale, quoi. Et peut-être aussi un poil plus snob. (La dernière de couv’, occupée par un texte comme la première, consiste par exemple en un exercice de name-dropping, d’ailleurs intéressant : un « Souvenir d’une conversation avec Robert Grenier, 6 juin 2016, rue de la Montagne Sainte-Geneviève », où interviennent sur 20 lignes, outre Robert Grenier et la Montagne Sainte-Geneviève, Robert Creeley, Kenneth Rexroth, San Francisco, Harvard, Albuquerque, Stan Brakhage, Leslie Scalapino, plus deux épouses et un dédicataire désignés par leur seul prénom. Mais pas le nom de l’auteur, curieusement — Martin Richet).
La revue est dirigée par Jean Daive et publiée par Eric Pesty. Puis-je me permettre de trouver que 11 euros pour 24 pages, c’est quand même beaucoup ?

Un poème a attiré mon attention en couverture du numéro 12, daté de l’été 2017. Je l’ai lu et relu, puis relu dans le désordre, relu par bribes, et finalement, toujours intriguée, j’en recopie ici un extrait.



Intrigue

(…)

D’abord vient l’eau.
Puis l’air.
Un ouragan. Un soupir.
Abigail. Norma. Laquisha.
Molly. Sylvia. Roxanne.
Tempérance. Emma. Delilah.
Daphné. Wilhelmina. Georgette.
Glissement de terrain. Décombres.

La première phase fut l’enfance.
La deuxième phase fut Béatrice.

La première phase fut Béatrice.
La deuxième phase fut l’enfer.

D’abord la ville, puis la forêt.
La deuxième phase fut Virgile.
La troisième phase fut expurgée.
La quatrième passa inaperçue.
La dernière phase fut une lettre.
Une seule bêtise fredonnée.

Qu’est-ce qui vient en premier les blanchisseurs d’argent ou les flatteurs.
Qu’est-ce qui vient en premier le bûcher ou la glacière.

Au commencement une voix.
Au commencement la paramécie.

D’abord le carbone.
Puis l’électricité.
Ensuite les chaussures.

Au commencement un arbre. 

(…)

Elizabeth Willis, traduite par Martin Richet,
in Koshkonong, numéro 12, été 2017


© William Kentridge :
Black Monkey Thorn

Vide-poche : Clément Rosset et Giorgio Morandi

« Il n’y a pas de mystère dans les choses, mais il y a un mystère des choses. Inutile de les creuser pour leur arracher un secret qui n’existe pas ; c’est à leur surface, à la lisière de leur existence, qu’elles sont incompréhensibles : non d’être telles, mais tout simplement d’être. » 

Etonnant, dans la même journée, de lire ces réflexions de Clément Rosset, et de voir les œuvres de Giorgio Morandi exposées à la galerie Karsten Greve à Paris. Car comment mieux décrire l’impression que procure le peintre italien que par les termes de Rosset : Morandi donne à voir le mystère de la surface des objets, l'énigme de la lisière de leur existence. Un réel tout simple, tout bête, « idiot » (des pots et des boîtes) ; un mystère incompréhensible qu’on regarde fasciné.

Clément Rosset, Le Réel. Traité de l’idiotie, Minuit, 1977/2004
Giorgio Morandi, galerie Karsten Greve, Paris, 9/09/17 - 7/10/17


Giorgio Morandi, Natura morta, 1960