Vide-poche : Doina Ioanid


Cheyne Éditeur publie des livres mais aussi de petites cartes postales avec des bouts de textes, des morceaux de poèmes, dont le cœur bat sur le papier.


« Même si ce monde est loin d’être parfait
et que les gens ne sont pas ce qu’ils paraissent,
je suis quand même arrivée jusqu’à toi.
REGARDE,
sans aucun guide,
je suis arrivée
jusqu’à toi. »

Doina Ioanid, Boucles d’oreilles, ventres et solitude,
traduction en français de Jan H. Mysjkin, Cheyne Éditeur, 2014


Alice Neel, portrait de Nancy Selvage

Vide-poche : George Orwell, "le printemps reste le printemps"


Tant qu’on n’est pas effectivement malade, affamé, terrorisé ou enfermé dans une prison ou dans un camp de vacances, le printemps reste le printemps. Les bombes atomiques s’accumulent dans les usines, la police rôde dans les villes, les mensonges sont déversés par les hauts-parleurs, mais la terre continue de tourner autour du soleil. Et ni les dictateurs, ni les bureaucrates, quelle que soit leur désapprobation, ne peuvent rien contre cela.

George Orwell, « Réflexions sur le crapaud vulgaire », printemps 1946


So long as you are not actually ill, hungry, frightened or immured in a prison or a holiday camp, spring is still spring. The atom bombs are piling up in the factories, the police are prowling through the cities, the lies are streaming from the loudspeakers, but the earth is still going round the sun, and neither the dictators nor the bureaucrats, deeply as they disapprove of the process, are able to prevent it.

George Orwell, "Some thoughts on the Common Toad"




Manuscrit médiéval, Stuttgart

Emanuele Coccia : "La raison est une fleur"


Ce n’est pas tous les jours qu’un ouvrage bouleverse votre façon de considérer les choses et le monde. La vie des plantes, passionnant essai du philosophe Emanuele Coccia, réussit cet exploit. Son auteur part du point de vue des plantes, les grandes oubliées de la réflexion philosophique : du point de vue des feuilles, des racines, des fleurs. Du corps immobile des plantes, entièrement exposé au monde — « corps qui privilégie la surface au volume » pour mieux absorber le monde et être absorbé par lui.

Le monde, c’est le mélange, dit Emanuele Coccia, qui sous-titre son essai « Une métaphysique du mélange ». La vie, la pensée, c’est le mélange. Et c’est au corps alchimique des plantes qu’on doit la possibilité du mélange sur terre. Le corps des plantes vit, sent, pense, crée ; et grâce à elles, nous aussi.

En lisant Emanuele Coccia, on se dit que ce n’est pas un hasard si les fleurs sont un topos de l’écriture poétique ; et on comprend mieux pourquoi.
« Grâce aux fleurs, la vie végétale devient le lieu d’une explosion inédite de couleurs et de formes, et de conquête du domaine des apparences. […] Les formes et les apparences ne doivent pas communiquer du sens ou du contenu, elles doivent mettre en communication des êtres différents. »
« La raison est une fleur. […] La fleur est la forme paradigmatique de la rationalité : penser, c’est toujours s’investir dans la sphère des apparences, non pour en exprimer une intériorité cachée, ni pour parler, dire quelque chose, mais pour mettre en communication des êtres différents. »

N’est-ce pas aussi la raison d’être de la poésie ? Non pas dire quelque chose, mais mettre en communication des êtres différents.

Emanuele Coccia, La vie des plantes. Une métaphysique du mélange,
Bibliothèque rivages, 2016

 
© Christine Rebet, Mystic River

Vania Vargas, "Mi madre tiene una cicatriz vertical"


Du Guatemala, je me souviens entre autres — aujourd’hui, c’est soirée diapo, je balance mes souvenirs de voyage — je me souviens entre autres que tout le monde m’appelait mi amor, mi vida, ce qui fait bizarre au début et puis on s’habitue ; et que les gens se levaient très tôt mais n’étaient pas pressés.
Mais j’ignorais à l’époque que le pays avait des poètes, et des bonnes.
Heureusement, Laurent Bouisset m’aide à combler mes lacunes : sur son site Fuego del Fuego, on trouve nombre de beaux poèmes guatémaltèques traduits, et ce sont de vrais bonheurs de lecture. Voici par exemple un texte écrit par Vania Vargas, qu’il propose en traduction. Mais il faut vraiment aller flâner parmi les autres aussi.



Une cicatrice verticale partage
le ventre de ma mère en deux

je lui ai faite
il y a des années
quand je suis née
en sortant par l'épaule

Sans me le dire
elle se pose la question
du nombre d'années où ma vie
continuera à lui faire mal

Je le sens à chacun de ses regards
à sa manière de me caresser les cheveux
de m'écouter pleurer parfois

Elle sait
que je persiste à chercher la sortie
par le mauvais chemin
et que les cicatrices
maintenant
je serai seule à les porter


Vania Vargas, traduite par Laurent Bouisset. 
Extrait du recueil "Quizá ese día tampoco sea hoy", Editorial Cultura, 2010 (Guatemala)

Mi madre tiene una cicatriz vertical
que le parte el vientre a la mitad

Se la hice yo
hace varios años
el día que nací
de espaldas a la salida
Sin decírmelo
ella se pregunta
cuánto tiempo más
le seguirá doliendo mi vida

Lo sé por la forma en que me mira
me acaricia el pelo
me escucha llorar

Sabe
que sigo buscando la salida
por el camino equivocado
y que ahora
las cicatrices
solo yo las voy a llevar


Gravure de Käthe Kollwitz

Aris Alexandrou : "Le livre"

Aris Alexandrou, poète et romancier grec de mère russe, a pratiqué le militantisme, la contestation dans les périodes de brutalité et de répression, et connu ce qui va avec : la prison, les camps, l'exil. Les puissants poèmes de Voies sans détour en portent témoignage.


Le livre

Ils avaient oublié quel était ce livre
mais étaient tous d’accord pour dire qu’il lisait quand ils sont arrivés dans les parages
avec une longue liste.
Il lisait encore quand le silence s’est fait et que les godillots des gardiens
ont résonné dans la cour comme la terre qui tombe sur un cercueil.
Il lisait encore quand ils ont passé une à une les cellules et qu’on entendait sèchement les noms et prénoms
puis le patronyme enfin
                        coup de grâce.
Dans quelle maison sur quels arbres avait-il emporté le livre
sur quel rocher s’était-il assis, pieds nus dans l’écume de la mer
personne n’a su me dire.
Si ce n’est que, lorsqu’ils l’ont interrompu
il l’a refermé avec regret en disant que c’est un beau livre
quel dommage de n’avoir pas eu le temps de le finir.

J’essaierai de le trouver, ce livre-là.
Je l’ouvrirai à sa page cornée
et
  s’il m’est permis
                        je le lirai jusqu’à la fin.

Aris Alexandrou, Voies sans détour, édition bilingue grec-français,
traduction de Pascal Neveu, Ypsilon éditeur, 2015

 

Το βιβλίο

Είχανε ξεχάσει ποιο είταν το βιβλίο
συμφωνούσαν όμως όλοι πως το διάβαζε την ώρα που μπήκαν στην ακτίνα
μ’ έναν μακρύ κατάλογο.
Διάβαζε κι όταν έγινε σιωπή κ’ οι αρβύλες των φυλάκων
ηχούσαν στο προαύλιο σαν τα χώματα που πέφτουν πάνω στην νεκρόκασα.
Διάβαζε κι όταν πέρναγαν έναν-έναν τους θαλάμους κι ακουγόντουσαν ξερά επίθετα κι ονόματα
και το πατρώνυμο στο τέλος
χαριστική βολή.
Σε ποιο σπίτι σε τί δέντρα να τον είχε παρασύρει το βιβλίο
σε ποιο βράχο να ’χε κάτσει με τα γυμνά του πόδια μες στον αφρό της θάλασσας
δεν ήξερε κανένας να μου πει.
Μόνο πως όταν τον διακόψαν
το ’κλεισε με παράπονο κ’ είπε πως είταν όμορφο
κρίμα που δεν του ’μεινε καιρός να το τελειώσει.

Θα προσπαθήσω να το βρω εκείνο το βιβλίο.
Θα τ’ανοίξω στην τσακισμένη του σελίδα
και
αν αξιωθώ
θα το διαβάσω ώς το τέλος.

Από τη συλλογή Ευθύτης οδών (1959)

Robert Capa, Retrait des brigades internationales, Barcelone 1938

Vide-poche : Valéry et Genette


Paul Valéry note ceci dans Calepin d’un poète :

« Le passage de la prose au vers ; de la parole au chant, de la marche à la danse. – Ce moment à la fois actes et rêve. »



Gérard Genette (après Jean Hytier) reprend et reformule ainsi ces notes de Valéry, dans Fiction et diction :

« La poésie est à la prose, ou langage ordinaire, ce que la danse est à la marche, c'est-à-dire un emploi des mêmes ressources, mais ‘autrement coordonnées et autrement excitées’ dans un système d’ ‘actes’ qui ont leur fin en eux-mêmes ».


Florence, Eglise Santa Maria Novella, Chapelle Spagnuolo (détail)

Regarder...


Ce blog n’est pas a priori destiné à l’autopromotion (enfin, soyons honnête : si, au départ, c’était un peu beaucoup l’idée. Mais je me serais ennuyée de moi-même. J’ai préféré dévier un peu de mon cap). Cependant quand Claude Vercey me fait le cadeau d’une aussi belle recension  que celle qu’on peut lire cette semaine sur le site de Décharge à propos de mon recueil Regarder vivre, il faut bien que je m’en vante un peu : allez donc voir de ma part l’I.D 669 et son Complément !

Et pour rendre la chose un peu plus consistante, une réflexion et un bout de poème en réponse à cette remarque intéressante de Claude Vercey sur mon choix de titre Regarder vivre : « Plus on avance dans le livre, dit-il, plus on s’étonne d’un titre qui paraît vouloir réduire la narratrice à un rôle passif ».

Je trouve la remarque intéressante parce que, pour moi, regarder n’a rien de passif – pas plus qu’écouter. Je considère que ce sont même deux occupations assez fatigantes quand on veut les faire bien. Cela implique une présence, une participation : un peu comme la lecture, aussi. Je ferais volontiers de ces « passivités » le pendant indispensable de cette « activité » plus manifeste qu’est l’écriture. Walt Whitman, ce flâneur, se présente lui-même comme un grand regardeur ; et il n’est pas le pire des modèles à suivre :

Je flâne, j’invite mon âme à la flânerie,
Flânant, m’incline sur une tige d’herbe d’été que j’observe à loisir.
(…) Celui que je suis est toujours à l’écart de la mêlée,
Regarde d’un air amusé, éprouve de la connivence, de la compassion, ne fait rien, se solidarise,
Méprise de toute sa hauteur, se raidit, s’accoude sur le premier support ferme venu,
Tourne son profil de trois quarts, curieux de voir la suite,
A la fois dans le jeu et hors du jeu, simultanément, qu’il contemple avec stupeur.
(…) Je ne critique ni ne moque personne, je suis un témoin impassible.


I loafe and invite my soul,
I lean and loafe at my ease observing a spear of summer grass. (…)
Apart from the pulling and hauling stands what I am,
Stands amused, complacent, compassionating, idle, unitary,
Looks down, is erect, or bends an arm on an impalpable certain rest,
Looking with side-curved head curious what will come next,
Both in and out of the game and watching and wondering at it.
(…) I have no mockings or arguments, I witness and wait.


Walt Whitman, « Song of Myself », in Leaves of Grass.
Traduction de Jacques Darras : « Chanson de moi-même »,
in Feuilles d’herbe, Poésie Gallimard, 2002


Photo J.-H. Lartigue : Mary Belewsky, Cap d'Antibes

Vide-poche : Paul de Roux


Le n° 23 de Phoenix rend hommage au poète Paul de Roux, récemment disparu, en citant quelques-uns de ses propos ; par exemple ceci :
 
« Mais puisque c’est le rôle du ‘poète’ que vous évoquez, je dois dire que je ne crois guère à l’existence de celui-ci hors le moment où il écrit un poème et c’est un moment dont il n’est pas le maître. Il devrait avoir la sagesse de se faire oublier. »
 (propos initialement parus dans Europe, n° 990)


Jean Siméon Chardin, Verre d'eau et cafetière

Marie Huot, extrait de "Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau"


Chaque poème du recueil commence par une auto-désignation : « Je suis ». A chaque poème une voix différente parle. Toutes disent leurs amours et leurs solitudes. L’ensemble crée une polyphonie énigmatique et émouvante, une narration trébuchante, non élucidée — si ce n’est par les derniers mots, qui ramènent aux sirènes dont les paroles ponctuent tout le recueil : « S’il vous plaît encore un peu encore un peu de vivre ».



Je suis l'exilée

La bougie qui brûle au cœur de l'iceberg
Deux fois engloutie
Je fais de l'immense glaçon
Une lanterne sous la mer où les poissons se rassemblent

D'un pays blanc d'un pays rouge je suis l'exilée

Je voulais une maison
Avec nid et cigognes sur toit
Et ce sont les corbeaux qui ferment mon ciel
A plates coutures de traits noirs

J’habite une boîte-chambre-aux lettres
D’où chaque jour j’attends
Qu’un amour de papier plié glisse jusqu’à terre
J’aimerais une fois poser une étoile
Au sommet de mon arbre
Et que l’on me voie avec cet air de fête

Mais à mon lit de paille
Vient brouter un cheval rouge
Ainsi que mes deux enfants-poulains
Quand ma très grande solitude
Fait de notre chambre une steppe

Pèseraient-ils autant
Ces jours d’exil et d’iceberg
Si je ne savais pas déjà
Quel terrible nœud ponctuera mon épilogue ?

Pour Clémence H.

Marie Huot, Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau, Le temps qu’il fait, 2009


© Elena Chernyshova