Jean-Claude Pirotte: "je cherche un vers pour commencer"


Sortir les livres des cartons après un déménagement, c’est l’occasion de les feuilleter amoureusement ici ou là. Résultat pour aujourd’hui : ce petit poème mélancolique de Jean-Claude Pirotte, comme ça – un peu d’hiver au cœur de l’été.


je cherche un vers pour commencer
avec sérieux ma matinée
un vers de sept ou huit syllabes
en voici quatre sur la table

ce n'est pas très original
mais je ne cherche pas à l'être
je termine une vie banale
et demain je cesserai d'être

je disparaîtrai dans la brume
il suffira d'un simple rhume
je perdrai la notion du temps

je me noierai dans un étang
ou dans la rivière de lune
une nuit d'hiver par grand vent

Jean-Claude Pirotte, A Saint-Léger suis réfugié, L’arrière-pays, 2014


Photo Josef Sudek


Tal Nitzan, "Deux fois le même nuage"


Tal Nitzan est une poète israélienne. C’est aussi une enfant inquiète, une mère contradictoire, un voyageur qui ne sait pas quelle langue parler, un être nourri du chagrin que donnent les pays tourmentés. Yvon Le Men en parle très bien dans la préface du recueil Deux fois le même nuage.

Un extrait du poème « Dans quel pays » :



Je suis assise au coin d’une piscine, plongeant un pied dans l’eau profonde. Quelqu'un me pousse. Peut-être qu’il ne l’aurait pas fait s’il avait su que je ne sais pas nager, me dis-je en coulant. Je m’enfonce jusqu’à ce que mes orteils touchent le fond et alors je rejaillis. Je sors la tête de l’eau et je sais que maintenant je devrais crier « Au secours » avant de couler à nouveau, mais j’ai oublié dans quel pays je me trouve et dans quelle langue je suis supposée crier.

Tal Nitzan, Deux fois le même nuage, Al Manar, 2016


© Sally Mann, Faces


Prix de la revue Nunc 2017 pour "Regarder vivre"


Moi qui avais dit un jour, sur ce même blog, que je n’étais pas une fan des prix, voilà que je me trouve toute surprise et surtout extrêmement contente d’en recevoir un — mon premier ! C’est la revue Nunc qui me le décerne. Je remercie vivement tous les membres du jury.



Le Prix de la Revue NUNC 2017 a été décerné samedi 10 juin,

dans la catégorie "poésie française", à Murièle Camac

pour son recueil : Regarder vivre (N&B) 2016

et, dans la catégorie "poésie étrangère", à Ryôichi Wago 

pour son recueil Jets de poèmes dans le vif de Fukushima

traduit du japonais par Corinne Atlan (Po&Psy).

Les lauréats recevront leur prix le 20 juillet, lors du Festival de la revue NUNC "Présences à Frontenay" (Jura).



Honoré Daumier, Remise de prix


"L’herbe jaunit..."


Une autre sélection de mes poèmes a été publiée tout récemment dans la revue Place de la Sorbonne, n° 7 (mai 2017). Ces poèmes ont depuis été repris dans mon recueil Regarder vivre aux éditions N&B (c’est qu’il se passe beaucoup de temps entre le moment où la revue accepte des poèmes et le moment où ils sont publiés !)
Mais dans Place de la Sorbonne, les textes sont accompagnés d’une étude remarquable  de Laurent Fourcaut, le rédacteur en chef (p. 120-121). Ça change tout.




L’herbe jaunit entre les rails rouillés
mais la lumière d’automne donne
à toute cette fatigue de périphérie
des airs de vieilles dorures aristocratiques
entre les rails il y a presque de la place
pour un morceau de prairie de l’Ouest
une idée de grands espaces
on y croiserait presque un cheval

l’eau du canal reste plombée
intouchée par le soleil
comme une vie tracée sans surprise     
c’est une eau sans méandres
et d’où aucun poisson ne s’envole

mais entre deux canaux de rouille
il y a quand même un peu de place
pour que l’herbe attrape
la lumière d’automne
et ses visions inattendues
l’or la beauté la liberté


© William Eggleston

"Ce qu’elle a à dire"


La revue Europe me fait l’honneur de publier une suite de poèmes dans son numéro 1057 (celui de mai 2017, avec — double honneur ! – Pierre Bergougnioux en couverture). En voici le début – la suite à lire dans la revue…

Ce qu’elle a à dire


Vas-y, parle.


– La roche que l’eau n’a pas creusée
tient concrètes les années


C’est une fille de la campagne.


*

Dis ce que tu as à dire.


– Entre le lavoir de Villiers et la voie de chemin de fer
dans la haie du champ à Miteau
c’est là qu’on trouve les plus beaux lilas
au printemps


Une fille gentille, un peu simple.


*

Qu’est-ce que tu racontes ?


– Une fenêtre peut contenir une montagne
mon corps peut enjamber une fenêtre


Une fille sans ambition aucune.


 
Photo Joseph Koudelka


A la veille d'une élection présidentielle


Il y a des moments où la poésie paraît un peu hors sujet. Où on se dit que là, tout de suite, ce n’est pas de poésie qu’on a envie de parler.

Par exemple, moi, en ce moment, j’ai plutôt envie de dire que Marine Le Pen et ses sbires représentent tout ce que j’exècre, la lâcheté, la mauvaise foi, la médiocrité méchante, l’ignorance contente de soi, un monde étroit et mesquin, petit, laid. Et dangereux.

Mais dire cela sur un blog de poésie, après tout, ça a toute sa pertinence. Parce que la poésie aussi est politique, et parce que dire non à la pensée sclérosée d’extrême droite, crispée sur ses slogans, c’est dire oui à son contraire : par exemple, à la poésie.


© Anselm Kiefer, Fleur de sang (livre de plomb)

Vide-poche : Doina Ioanid


Cheyne Éditeur publie des livres mais aussi de petites cartes postales avec des bouts de textes, des morceaux de poèmes, dont le cœur bat sur le papier.


« Même si ce monde est loin d’être parfait
et que les gens ne sont pas ce qu’ils paraissent,
je suis quand même arrivée jusqu’à toi.
REGARDE,
sans aucun guide,
je suis arrivée
jusqu’à toi. »

Doina Ioanid, Boucles d’oreilles, ventres et solitude,
traduction en français de Jan H. Mysjkin, Cheyne Éditeur, 2014


Alice Neel, portrait de Nancy Selvage

Vide-poche : George Orwell, "le printemps reste le printemps"


Tant qu’on n’est pas effectivement malade, affamé, terrorisé ou enfermé dans une prison ou dans un camp de vacances, le printemps reste le printemps. Les bombes atomiques s’accumulent dans les usines, la police rôde dans les villes, les mensonges sont déversés par les hauts-parleurs, mais la terre continue de tourner autour du soleil. Et ni les dictateurs, ni les bureaucrates, quelle que soit leur désapprobation, ne peuvent rien contre cela.

George Orwell, « Réflexions sur le crapaud vulgaire », printemps 1946


So long as you are not actually ill, hungry, frightened or immured in a prison or a holiday camp, spring is still spring. The atom bombs are piling up in the factories, the police are prowling through the cities, the lies are streaming from the loudspeakers, but the earth is still going round the sun, and neither the dictators nor the bureaucrats, deeply as they disapprove of the process, are able to prevent it.

George Orwell, "Some thoughts on the Common Toad"




Manuscrit médiéval, Stuttgart

Emanuele Coccia : "La raison est une fleur"


Ce n’est pas tous les jours qu’un ouvrage bouleverse votre façon de considérer les choses et le monde. La vie des plantes, passionnant essai du philosophe Emanuele Coccia, réussit cet exploit. Son auteur part du point de vue des plantes, les grandes oubliées de la réflexion philosophique : du point de vue des feuilles, des racines, des fleurs. Du corps immobile des plantes, entièrement exposé au monde — « corps qui privilégie la surface au volume » pour mieux absorber le monde et être absorbé par lui.

Le monde, c’est le mélange, dit Emanuele Coccia, qui sous-titre son essai « Une métaphysique du mélange ». La vie, la pensée, c’est le mélange. Et c’est au corps alchimique des plantes qu’on doit la possibilité du mélange sur terre. Le corps des plantes vit, sent, pense, crée ; et grâce à elles, nous aussi.

En lisant Emanuele Coccia, on se dit que ce n’est pas un hasard si les fleurs sont un topos de l’écriture poétique ; et on comprend mieux pourquoi.
« Grâce aux fleurs, la vie végétale devient le lieu d’une explosion inédite de couleurs et de formes, et de conquête du domaine des apparences. […] Les formes et les apparences ne doivent pas communiquer du sens ou du contenu, elles doivent mettre en communication des êtres différents. »
« La raison est une fleur. […] La fleur est la forme paradigmatique de la rationalité : penser, c’est toujours s’investir dans la sphère des apparences, non pour en exprimer une intériorité cachée, ni pour parler, dire quelque chose, mais pour mettre en communication des êtres différents. »

N’est-ce pas aussi la raison d’être de la poésie ? Non pas dire quelque chose, mais mettre en communication des êtres différents.

Emanuele Coccia, La vie des plantes. Une métaphysique du mélange,
Bibliothèque rivages, 2016

 
© Christine Rebet, Mystic River

Vania Vargas, "Mi madre tiene una cicatriz vertical"


Du Guatemala, je me souviens entre autres — aujourd’hui, c’est soirée diapo, je balance mes souvenirs de voyage — je me souviens entre autres que tout le monde m’appelait mi amor, mi vida, ce qui fait bizarre au début et puis on s’habitue ; et que les gens se levaient très tôt mais n’étaient pas pressés.
Mais j’ignorais à l’époque que le pays avait des poètes, et des bonnes.
Heureusement, Laurent Bouisset m’aide à combler mes lacunes : sur son site Fuego del Fuego, on trouve nombre de beaux poèmes guatémaltèques traduits, et ce sont de vrais bonheurs de lecture. Voici par exemple un texte écrit par Vania Vargas, qu’il propose en traduction. Mais il faut vraiment aller flâner parmi les autres aussi.



Une cicatrice verticale partage
le ventre de ma mère en deux

je lui ai faite
il y a des années
quand je suis née
en sortant par l'épaule

Sans me le dire
elle se pose la question
du nombre d'années où ma vie
continuera à lui faire mal

Je le sens à chacun de ses regards
à sa manière de me caresser les cheveux
de m'écouter pleurer parfois

Elle sait
que je persiste à chercher la sortie
par le mauvais chemin
et que les cicatrices
maintenant
je serai seule à les porter


Vania Vargas, traduite par Laurent Bouisset. 
Extrait du recueil "Quizá ese día tampoco sea hoy", Editorial Cultura, 2010 (Guatemala)

Mi madre tiene una cicatriz vertical
que le parte el vientre a la mitad

Se la hice yo
hace varios años
el día que nací
de espaldas a la salida
Sin decírmelo
ella se pregunta
cuánto tiempo más
le seguirá doliendo mi vida

Lo sé por la forma en que me mira
me acaricia el pelo
me escucha llorar

Sabe
que sigo buscando la salida
por el camino equivocado
y que ahora
las cicatrices
solo yo las voy a llevar


Gravure de Käthe Kollwitz