Vide-poche : Pascal Quignard


« L’écriture tout à la fois matérialise et rompt en morceaux la langue jusqu’alors continue, invisible, magique, venteuse, vive, aérienne, l’écriture précipite la langue. »

Pascal Quignard, Petits traités
 (cité dans L'Aventure des écritures. Naissances, BNF, 1997)

Matthias Grünewald, détail du retable d’Issenheim (St Jean Baptiste : "Il faut qu'il grandisse, et moi, que je diminue")

John Taylor : le recueil "Le Dernier cerisier"


Quel est-il, cet arbre qui donne son titre à la fois au premier poème et au recueil ? Ce cerisier qui n’existe qu’imaginé, ou souvenu — auquel on n’a jamais grimpé, dont on n’a jamais goûté les cerises ? Où se trouve-t-il ? « A l’intérieur de toi », « loin », « derrière toi » : dans une enfance brumeuse (le « premier » et « l’unique centre ») ; dans un pays natal désormais « alourdi de noms ».

Le dernier cerisier se dresse sur la page du poème, « dans l’écart fait par les mots ». Il se contemple aussi dans les très belles aquarelles de Caroline François-Rubino, véritables poèmes visuels en écho aux poèmes verbaux.

Le dernier cerisier, c’est peut-être le rappel de ce qu’on est devenu « quelqu'un d’autre », le témoin qu’on a été enfant et qu’on ne l’est plus. C’est une lourdeur enracinée, mais aussi un support auquel appuyer notre échelle : une aide pour essayer de grimper.

A travers l’image de cet arbre lourd de « petites promesses rouges », de cet arbre de vie – allégorie dont le poète semble donner ici sa version personnelle – John Taylor mène ainsi une méditation sur le temps, sur la mémoire et sur la durée. Les deux autres poèmes qui suivent ce « Dernier cerisier » poursuivent cette voie. « A jamais » évoque le lointain de l’enfance comme un hiver de neige. « Mais il ne faisait pas encore nuit » dit le passage du jour à la nuit, dans l’entre-deux du devenir. Là aussi, de la neige, et des arbres – porteurs d’un « sombre et soudain réconfort », rappels de « la lumière plus brillante / manquante ».

L’ensemble donne à entendre et à voir un monde des transitions, de l’entre-deux, du « flou ». Un monde des traductions, a-t-on envie de dire en référence à l’activité de traducteur du poète John Taylor (Américain francophone), mais aussi en référence au fait que les poèmes présentés ici sont avant tout des traductions : leur version originale en anglais est placée à la fin du livre, permettant ainsi la confrontation entre les deux langues.

Mots français, mots anglais, couleurs des aquarelles : beaucoup de choses get lost in translation, sans doute – « sauf la matière la plus essentielle ». C’est celle-ci que ce livre cherche à saisir.


 

Laisse le cerisier s’effacer
laisse la terre s’effacer

sur laquelle tu as marché
alourdi de noms
de pelouses de jardins secrets
que tu as laissés derrière toi
et d’un cerisier

tu as été alourdi
mais l’échelle sous ton bras
ne pesait rien


let the cherry tree fade
let the earth fade

over which you walked
weighed down with names
with secret gardens backyards
you left behind
and a cherry tree

you were weighed down
but the ladder under your arm
was weightless
 
 

John Taylor, Le Dernier cerisier, Voix d’encre, 2019
Edition bilingue, traduction de Françoise Daviet-Taylor
Aquarelles de Caroline François-Rubino


Aquarelle © Caroline François-Rubino

Valérie Canat de Chizy : le recueil "Caché dévoilé"


Valérie Canat de Chizy est comme nous toutes (nous toutes, femmes et hommes). Elle fait semblant. Elle est « différente » – « au fond pas si différente » – « mal accomodée ». Parfois fatiguée, lassée, « à la longue ». Mais quand elle écrit, elle ne fait pas semblant : elle se débrouille avec ce qu’elle a, sensations fugaces, bouts de réalité, souvenirs bons ou mauvais. Elle se débrouille avec elle-même, avec cet être de papier à la fois caché et dévoilé dans le texte. A la lecture de ce beau recueil, les émotions surgissent petit à petit, à la fois contenues et libérées.

 

La maison est en bois
la neige tombe

la maison
est celle de ma mère

les poutres ont pâli

la maison est une cabane
dans laquelle je mets des couvertures

une hutte couverte de peaux
où je fais d’étranges rêves

Valérie Canat de Chizy, Caché dévoilé, Jacques André éditeur, 2019


© Guy Calamusa

Ryoko Sekiguchi, "Nagori"


Ce n’est pas si fréquent de trouver nourriture et poésie mêlées de façon réussie – de trouver une écriture poétique qui sache chanter la simple joie de manger. Bien sûr, il y a Rimbaud mettant les pieds sous la table « Au Cabaret Vert » : indépassable. Plus inattendu pour moi, il y a eu aussi Hemingway dans cette étonnante prose poétique qu’est A Moveable Feast (Paris est une fête) : le narrateur fait des repas très ordinaires, boit beaucoup, nous le dit avec des phrases très simples, et miraculeusement quelque chose se passe. On salive, on n’a jamais rien mangé d’aussi bon, on n’a jamais descendu de bouteilles avec autant de plaisir.

Avec Ryoko Sekiguchi, l’expérience est bien sûr très différente, mais le plaisir est comparable : plaisir de lire le plaisir de manger. L’autrice évite avec grâce l’écueil du « livre de cuisine » (tentation facile) ; sa réussite est de nous faire éprouver à quel point manger est notre façon la plus intime d’entrer en contact avec les mondes qui nous entourent, avec les êtres. Elle développe par la même occasion toute une réflexion sur l’un des concepts centraux de la pensée japonaise, la saison : plats de saison, poésie de saison, vie et mort de saison.



« Nagori évoque à la fois une nostalgie de notre part, pour une chose qui nous quitte ou que nous quittons, et la notion de quelque chose qui décale légèrement la saison, comme si cette chose même (par exemple des fleurs, la neige) ne quittait qu'à regret ce monde, et la saison qui est la sienne. C'est à la fois la chose et la personne qui la contemple qui sont dans le regret du départ.
L’étymologie du mot se rapporte à nami-nokori, “reste des vagues”, qui désigne l’empreinte laissée par les vagues après qu’elles se sont retirées de la plage. Cela comprend à la fois la trace des vagues, ces sillons immatériels dessinés par les vagues sur le sable, et les algues, coquillages, morceaux de bois et galets abandonnés sur leur passage. Il n’y a ni raison ni logique à cette accumulation en dépôt, mais une fois qu’elle est là, elle s’y établit pour un temps, éphémère. »

Ryoko Sekiguchi, Nagori, P.O.L., 2018


Estampe de Hagiwara Hideo : "Nagori no hana" ("Restes de fleurs")

Work in progress : "Frontier"


Je pourrais dire aussi "travail en cours" mais c'est moins chic. Ce qui est très chic, c'est que la revue en ligne Remue.net publie un extrait dudit travail in progress, une séquence. Cette séquence raconte une histoire (presque). Ça se passe dans les forêts sauvages d'Amérique du Nord à l'époque de la conquête de l'ouest, de la Frontier. Il y a de l'action et du suspense et je vois bien Leo di Caprio dans le rôle principal quand Hollywood achètera les droits. Sinon il y a aussi de la poésie, bien sûr, d'ailleurs c'est l'univers d'Emily Dickinson qui m'a entre autres inspirée. A lire ici.


Ansel Adams, Aspens

Un essai de Giorgio Agamben : "Création et anarchie"

Ce que j’aime chez Giorgio Agamben, c’est bien sûr ce qu’il dit, ce qu’il m’apprend, mais c’est surtout sa façon de penser. Son horreur de tout système. Ses chapitres bizarres, qui n’ont pas forcément été conçus pour aller à la suite les uns des autres. Son ancrage insolite dans les concepts et la pensée médiévales, dans la théologie (qui d’autre que lui réussirait à m’intéresser aux arguments avancés au concile de Sardique en 343, lors de la controverse sur l’arianisme ?). Ses absences de conclusion, ses fins (de chapitre comme de livre) toujours frustrantes : « Il n’y aura pas de conclusion. Je pense, en effet, qu’en philosophie comme en art, on ne peut ‘conclure’ un travail : on ne peut que l’abandonner, comme Giacometti le disait à propos de ses tableaux ».
 
Tout cela est déconcertant, dépaysant, stimulant. J’ai toujours l’impression d’être plus intelligente quand je le lis, et en même temps je ne sais jamais trop ce que j’ai lu ni compris exactement. C’est pour ça que j’y retourne. Pour l’expérience d’une véritable pensée anarchique. 



« L’artiste ou le poète n’est pas celui qui a la puissance ou la faculté de créer, qui un beau jour, par un acte de volonté ou obéissant à une injonction divine […], décide, comme le Dieu des théologiens, on ne sait comment ni pourquoi, de mettre en œuvre. Et de même que le poète et le peintre, le menuisier, le savetier, le flûtiste et enfin tout homme, ne sont pas les titulaires transcendants d’une capacité d’agir ou de produire des œuvres : ils sont plutôt des vivants qui, dans l’usage, et seulement dans l’usage, de leurs membres comme du monde qui les entoure, font l’expérience de soi et se constituent comme forme de vie. »

Giorgio Agamben, Création et anarchie, Rivages, 2019



Se trouver parmi les vivants, se constituer dans l’usage comme forme de vie : belle ambition, que je souhaite être mienne en effet. — Agamben, pour être en phase avec notre époque, aurait sans doute dû mettre en premier le savetier, ou du moins le cordonnier, plutôt que « le poète et le peintre » : en ce début de xxie siècle, aucun poète ne fait le poids socialement, ni de près ni de loin, avec Christian Louboutin ou Jimmy Choo. Mais cela n’a aucune importance. Se constituer comme forme de vie est de toute façon un travail collectif. Même pour les plus solitaires et les plus individualistes.

Tableau d'Alberto Giacometti

Une lecture : Laurent Albarracin, le recueil Res Rerum


Un livre singulier, qui ne ressemble à aucun autre. Laurent Albarracin n’en est pas l’auteur. C’est du moins ce qu’il prétend dans l’Avertissement au lecteur : il l’aurait trouvé chez un bouquiniste lyonnais spécialisé en ésotérisme. Avec cette précision et le titre latin, on se demande si on ne va pas se retrouver dans du Poe, à moins que ce ne soit dans du Borges. Sans parler de l’épigraphe : « Auro clausa patent ». (Pas besoin d’aller passer un après-midi à la bibliothèque plongée dans de vieux grimoires pour trouver la source de cette formule : Internet vous le dit en deux minutes. Tout est devenu trop facile depuis que le xxe siècle est terminé ! Le Net est triste, hélas, et je ne lis plus les livres. — Ne comptez pas sur moi toutefois pour vous donner la réponse).

Finalement, ce livre n’est ni du Poe ni du Borges, mais un travail poétique plein d’humour et d’intelligence sur les choses : prétendant vouloir saisir l’être des choses, « l’adéquation d’une chose à elle-même », Laurent Albarracin dit surtout la vanité d’une telle entreprise, et par contraste l’émouvante simplicité, la désarmante beauté des choses. « L’architecture invisible qui les soutient […] / est peut-être faite en grande partie / De notre renoncement à les comprendre / Mêlé à notre désir toujours déçu de les connaître ».

On ne peut que lire ce livre en écho à celui de François Jaqmin, Traité de la poussière, publié par le même Laurent Albarracin au Cadran ligné (et lu ici ou ici) : livre manqué sur l’être, vrai livre sur les possibilités créatrices (et re-créatrices) de la poésie. L’esprit de Res Rerum en semble très proche, même si le style en est bien sûr très différent. On retrouve chez Albarracin comme chez Jaqmin une même capacité à donner vie – oui, vie : présence – aux choses du monde, à les faire apparaître devant nous comme le miracle qu’elles sont. Un même amour, une même chaleur, une même profondeur : celles de la poésie.


LVIII

L’eau est un esclandre tranquille.  
L’eau est un calme attentat.
Elle fait jour dans le monde
De sa fenêtre labile,
De sa vitre perpétuellement puisable,
De son verre infiniment brisé.
Elle fait jour à fleur d’eau.
Sans cesse on ouvre l’eau en la voyant.
L’eau s’ouvre dans l’eau,
Comme une fenêtre pousserait dans la fenêtre
Dès qu’il y a eau.
Comme si à la surface du monde
Se faisait jour
Le vieux fond de surface qu’il y a au fond du fond.
Comme si la fleur et la fenêtre
S’étaient hybridées dans l’eau
Et qu’on pouvait tenir l’une
Pour la matière de l’autre.

Laurent Albarracin, Res Rerum, Arfuyen, 2018

© Masao Yamamoto

Nouvelle parution : Murièle Camac, En direction de l'ouest

Mon nouveau recueil vient de paraître aux éditions Le Citron Gare, accompagné de photographies de Michael McCarthy. Pour tomber dessus, il faut aller En direction de l'ouest.


Ou sinon, on peut aussi le commander aux éditions Le Citron Gare, en envoyant un courriel à Patrice Maltaverne : p.maltaverne@orange.fr ou à moi : muriele.camac@gmail.com (10 € port compris).



- Une recension de Claude Vercey sur le site de Décharge :  
I.D n° 827 : Celle qui n’a jamais vu la mer





Le temps a beau enrouer nos voix
les vies se font entendre
autre part

des révoltes remontent en apnée
ce sont les vaincus qui persistent
à mettre un pied devant l’autre

les morts demeurent en nous
leur déception intacte
dans le présent pluvieux
leur banderole intacte



Lectures en parallèle : François Jacqmin et Bashô

Encore un peu de François Jacqmin : il faut vraiment lire ces poèmes sur le rien (ou sur l’être — on a du mal à faire la différence entre les deux).


Par hasard, j’ai commencé ce recueil en même temps que je lisais les Journaux de voyage de Bashô. Je trouve frappante la façon dont la démarche du poète belge se situe très exactement à l’opposé de celle du poète japonais, alors que somme toute, les deux auteurs fondent également leur poésie sur le rien, sur le vide — et obtiennent des objets poétiques très proches en apparence (sizains ou haïkaï).

Mais le plaisir de la lecture est à l’opposé pour chacun des recueils. Chez Bashô, on est immergé dans une simplicité désarmante – le corps en marche, le poids du sac, l’équilibre instable sur la monture, le déplacement, les compagnons et les rencontres, le repos –  le fait d’être vivant et vulnérable. On a du mal à isoler dans les textes un fragment qui brillerait plus vif que les autres. Le voyage est une expérience de fatigue et d’endurance qui lamine l’égo et le maintient au ras des choses et du dire.

Chez Jacqmin au contraire, guère d’avancée, pas plus de repos ; tout au plus une errance « sans but » ou une stagnation. Un dérobement répété. Pas de fatigue, mais des échecs. Mais c’est alors par le transport soudain et éphèmère d’une métaphore qu’on se retrouve aussi, parfois, au ras des choses et du dire. Et l’on perçoit cela comme un éclat de lumière, une étincelle inattendue.

Chez Jacqmin, cela saisit. Chez Bashô, cela dure longtemps.




Au début de la lune-sans-dieux, sous un ciel aux desseins indécis, je me sentais incertain de ma route à venir autant que feuille au vent :

Voyageur sera
mon nom je le souhaite
premières averses

Et camélias des monts
vous donneront abri

Un habitant d’Iwaki, du nom de Chôtarô, avait composé ce second verset, alors que chez Kikaku l’on m’offrait un banquet pour prendre congé.

Bashô, « Le carnet de la hotte », Journaux de voyage,
traduit par René Sieffert, Verdier, 2016





S’exprimer relève des formes archaïques
de notre être.
Nous errons mélancoliquement

dans le dire.
Nous sommes terriblement âgés lorsque
nous prenons la parole.

*

On ne peut jaillir des choses comme le geai
quitte le verger d’un coup d’aile
riche. Cette soudaine qualité n’appartient

ni à l’écriture ni à la parole. Il nous faut
demeurer avec la canaille des arts. Notre
pensée la plus sublime n’est qu’un dicton terreux.

François Jacqmin, Traité de la poussière, Le Cadran ligné, 2017


© Fabienne Verdier, Impermanence

François Jacqmin : le recueil "Traité de la poussière"


Je ne connaissais pas du tout François Jacqmin, décédé en 1992 ; c’est une amie qui m’a aimablement offert ce recueil Traité de la poussière paru au Cadran ligné.

A priori, des textes qui prennent « l’être » pour thème, je ne reste pas. Même si le titre – Traité de la poussière – me plaît. « L’être », je n’ai jamais compris ce que ça voulait dire exactement, et je ne parviens pas à m’intéresser au sujet. En fait, je crois qu’il m’a toujours semblé – même si je ne me le formule ainsi qu’aujourd’hui, à l’occasion de ce billet – que substantiver ainsi ce pauvre verbe être était un cas typique de « grandiloquence » au sens où l’entend Clément Rosset (quand « c’est le mot qui décide du vrai, en lieu et place du réel qu’il représente souverainement et sans appel » ; Le Réel, Minuit, p. 125).

La lecture du recueil me semblait donc mal partie car, comme le signale la postface très éclairante de Sabrina Parent, « Le Traité est imprégné de l’Être » ; ce sont des « poèmes d’inspiration ontologique ». – Normalement, à ce stade, ce n’est pas que je ne reste pas : je fuis. Chacun ses blocages. L’ontologie, ça me crispe.

Or justement : François Jacqmin lui-même, dès le premier poème, pose « l’être » et puis « s’enfuit » aussitôt. Ah. Voilà une façon de penser l’être qui peut m’intéresser !

A la tombée de la nuit,
l’irrémédiable
acquiert la ténacité de l’être.

Et l’on s’enfuit
sous
le couvert de la mélancolie.

C'est le dernier mot qui compte. Non, il ne s'agit pas de poèmes d’inspiration ontologique— mais d’inspiration mélancolique. Ils sont nés de l’échec auquel conduit inévitablement le désir de penser « l’être » : « c’est cet échec-là que je préfère par-dessus tout », confessait le poète. Et il avait raison car, quand on échoue à trouver l’être, on réussit peut-être à trouver le reste, même fugacement : la neige, les sentiers, la foule, un nuage, le noir, le matin, les oiseaux, la prairie.

L’échec, en dégonflant la grandiloquence de la langue, laisse la place à l’humour et à l’amour des mots. Or l’alliance de l’humour qui distancie et de l’amour qui embrasse, n’est-ce pas ce jeu de va-et-vient entre mots et choses qu’on appelle poésie ? S’il existe une voie pour que la langue – le bout de la langue – arrive à effleurer les choses – à créer une palpitation qui serait comme toucher les choses –, je crois, moi, que c’est celle-ci.

Ce qu’on trouve ne dure pas, certes, ou à peine : chez Jacqmin, cela dure le temps de sizains aux vers souvent très courts (plus un septain : "une erreur de calcul", dit le poème lui-même).

Mais, sizain après sizain, au fur et à mesure que l’être tenace se refuse, les mots sourient et parlent. Cela semble la moindre des choses. En réalité – en poésie – ce n’est pas rien. — Et ce qui n’est pas rien, c’est de l’être, non ?


Nulle part
est la plus ancienne clairière.
C’est le lieu

où vit le grand air.
Il n’y a ni distance ni horizon.
Tout y fut sauvé avant l’analyse du monde.

*

Le soir, les oiseaux repassent
comme des remords.
Ils obscurcissent le ciel

de leur futaie noire.
A première vue, il pourrait s’agir
d’un problème de connaissance.


François Jacqmin, Traité de la poussière, Le Cadran ligné, 2017


Tableau de Simon Hantaï

Murièle Modély, le recueil "Radicelles"


Un poème, une photo. C’est le principe de ce livre.
Les poèmes sont de Murièle Modély et semblent constituer comme une reprise et un prolongement, après quelques années, de son premier recueil remarquable Penser maillé. Corps, matière, enfance, île, langue, une violence sourde. Le recours au créole dans certains textes donne à ceux-ci une profondeur poignante.
Les photographies sont de Vincent Motard-Avargues et proposent, comme en écho visuel, une auscultation minutieuse de la matière, entre inquiétude et fascination.
A signaler aussi la très belle préface de Dominique Boudou.



ton poème est une tignasse crépue qui t’embrouille la tête
comment dire koman kozé
out poèm i galop i galop com in bébéte sovage
out lang
la leur
t’entraînent au fond de l’eau
dans un écheveau d’algues
out sévé sec maillé tu te demandes
où trouver tes coraux naufragés
les mots, ces gros galets,
sous les vieux bouts d’épave

Murièle Modély, Radicelles, éditions Tarmac, 2019


Photographie de Vincent Motard-Avargues

Annie Le Brun, l'essai "Ce qui n’a pas de prix"


Ce qui n’a pas de prix est un ouvrage ô combien salutaire d’Annie Le Brun sur l’assise politique de ce que l’on appelle l’art contemporain, et que pour sa part elle appelle « le réalisme globaliste » (afin de souligner sa parenté avec le « réalisme socialiste », cet art totalitaire de triste mémoire et de grande médiocrité). On pourrait aussi l’appeler (ce serait par exemple mon choix) l’esthétique capitaliste mondialisée officielle. Il s’agit de cet « art » qui n’en est pas un et qui truste tous les musées d’art contemporain sur la planète, et dont les figures de proue sont les businessmen et communicants Jeff Koons, Damien Hirst ou autres Anish Kapoor.

L’appellation d’« art contemporain » utilisée pour désigner ce trusting planétaire constitue de fait une transcription, dans le champ de l’art, du détestable et despotique « There is no alternative » de Margaret Thatcher. There is no alternative parce que « l’art contemporain » absorbe tout, englobe tout, retourne tout et son contraire — pour faire de l’argent avec. Plus on le critique, plus on le dénonce, plus on fait de l’ironie à son sujet, mieux il se porte : il récupère la critique, la dénonciation, l’ironie, et en tire de nouveaux produits qui viennent grossir le marché de l’art. (Et le livre d’Annie Le Brun lui-même, lors d’une prochaine exposition de réalisme globaliste, se retrouvera peut-être récupéré et exposé parmi d’autres livres… Dans ce monde-là, on aime à exhiber sa bibliographie sous forme d’objets-livres, de livres objectifiés. L’art contemporain adore récupérer et détourner l’intelligence et la puissance intellectuelle).

Au cœur du problème, analyse l’autrice, se trouve le déni de sensibilité. L’art contemporain refuse, dénigre, ridiculise la sensibilité. Tout l’accent est mis au contraire sur la sensation, comprise comme le sensationnel. Le reste, à savoir le sens (la pensée) et les sens (le corps) – dont l’alliance fonde l’art et est sa raison d’être – sont insensibilisés. Le « réalisme globaliste » est une énorme entreprise d’anesthésie de la sensibilité, de sidération généralisée. C’est le règne de l’indifférence à tout : on peut tout ramener à un prix, à une quantité ; tout peut s’acheter, tout est marché.

Contre cela, il faut préserver « ce qui n’a pas de prix », préserver les rares espaces, les rares moments dans la société qui résistent à cette « toute-puissance de l’argent et de ses valeurs ». C’est possible. C’est une volonté politique.

Annie Le Brun, par cet essai, invite à une prise de conscience qui va bien au-delà de la question de l’art. Elle récuse et accuse « la trahison, les compromis, la soumission allant de pair avec le mépris, l’arrogance et la veulerie de ce qui tient aujourd’hui ‘l’entreprise culture’ chaque jour un peu plus asservie à la toute-puissance de l’argent et à ses valeurs » (p. 157). Choisissons donc « ce qui n’a pas de prix », dit-elle : « l’énigme de la beauté », le désir, le sommeil, tout ce qui est « temps hors du temps » (et moi j’ajoute, bien sûr : la poésie, qui ne rapporte pas d’argent, et qui ne constitue en aucun cas un « marché » !). Décentrons-nous, écartons-nous. Non pas « indignons-nous » (l’art contemporain adore récupérer l’indignation), mais « désertons ».




« A croire que sous la dénomination d’art contemporain se manifeste une politique de grands travaux, menée à l’échelle planétaire dans un but d’uniformisation, venant conforter et aggraver celle qui se produit à travers la marchandise. Car si, d’un pays à l’autre, quel que soit le continent, on retrouve les mêmes marques et les mêmes franchises, il est devenu habituel d’y voir les mêmes artistes exposer les mêmes installations. Force est de constater qu’on se trouve là devant l’art officiel de la mondialisation, commandé, financé et propagé par les forces réunies du marché, des médias et des grandes institutions publiques et privées, sans parler des historiens d’art et philosophes appointés qui s’en font les garants. Cette ‘entreprise culture’ a toutes les apparences d’une multinationale, où se forge, se développe et s’expérimente ‘la langue de la domination’, dans le but de court-circuiter ‘toute velléité critique’. »

Annie Le Brun, Ce qui n’a pas de prix, Stock, 2018, p. 35-36


On peut être l’un des chouchous de « l’art contemporain », comme Jitish Kallat, et ne pas avoir complètement renoncé à rechercher « l’énigme de la beauté » : ce tableau semble le prouver. Doit-on y voir une raison d’espérer, ou une trahison supplémentaire ? (Actuellement à la galerie Templon à Paris)

Emmanuel Merle : le recueil "Démembrements"


Emmanuel Merle a fait paraître au printemps dernier un fort recueil intitulé Démembrements, accompagné de peintures de Philippe Agostini. J’avais déjà parlé ici de certains des poèmes du recueil qui avaient paru précédemment dans la revue Décharge. Je donne maintenant une lecture du recueil complet dans le numéro 72 de Poésie/première, ce mois-ci. En voici le début et la fin. Pour le reste, se reporter à la revue…

Le titre donne d’emblée la tonalité très sombre du livre, marqué par un sentiment de perte et de désunion. L’insistance est portée sur le corps, évoqué dans le texte par morceaux : « yeux », « langue », « ventre », « tête », « mains »… Mais si une certaine violence et le désarroi lié à la perte dominent, l’ensemble n’est pas absolument désespéré. Selon Emmanuel Merle lui-même, ces poèmes « disent le délitement du corps, la sensation confuse de désagrégation, mais […] tentent, aussi, le rassemblement nécessaire des mains ».

Le recueil est constitué de plusieurs parties, dont une note nous informe que certaines ont déjà été publiées séparément sous forme de livres d’artiste : une partie introductive sans titre, puis « Démembrements », « La nuit est armée », « Les lointains », « Le jour enfant », « Le don ». Toutes sont saisissantes par la force des images convoquées. Emmanuel Merle mêle le mythique à l’intime, le moderne au primitif, les visions de cauchemar aux lueurs d’espoir :

« Le fleuve est noir qui descend
les temps modernes, nous nous maintenons
à la surface en battant des bras,
cherchant de nos yeux à moitié aveugles
les bras des autres. »
[…]
Dans la bouleversante dernière partie, « Le don », le poète dit son désir, humble et immense, de garder quelque chose de « l’être », de la vie.

« nous étions là, dans la présence au monde,
liés par l’impalpable argentique de l’être.
L’âme était là, le trait accusé par le corps confiant.
Où est l’être, cette échancrure en chacun
par laquelle s’engouffrait le monde ?
Où est l’âme-totem désormais ? »
La mission est impossible. Les terres que nous traversons sont « gastes et veuves », nos pas sont « les pas forcés des exils ». Nous sommes tous semblables à Perceval, le personnage-titre du précédent recueil d’Emmanuel Merle, incapable de prononcer une parole simple et claire au moment où il le faudrait [Dernières paroles de Perceval, Editions L'Escampette, 2015: voir ici].

Et pourtant, parfois, il suffit de nommer – avec ce qu’il faut de lumière dans les mots, avec ce qu’il faut d’amour – pour réussir à retrouver la vie en même temps que la mémoire. Pour réussir à remémorer, à remembrer. « Ma fille, mon fils, penser à vous me prend / à la gorge : vous êtes vivants, / il n’y a rien au-dessus ».

Cela, c’est un don. Emmanuel Merle le possède.


Emmanuel Merle, Démembrements, Voix d’encre, 2018

© Jean-Michel Fauquet

Fabrice Farre : le recueil "Loin le seuil"

Remarquable recueil que cet opus de Fabrice Farre, Loin le seuil, qui date déjà de 2017 (je prends du retard dans mes lectures !). Il est publié aux éditions La Crypte et accompagné d’illustrations (des « poeysages ») d’Anael Chadli. J’en donne une note de lecture ce mois-ci dans le numéro 72 de Poésie/première, que je reproduis à peu près ici :

Le livre n’est pas long, mais il faut du temps pour le lire, parce qu’on s’arrête à chaque poème : chaque poème suscite une pause méditative. C’est toujours un très bon signe en poésie. On éprouve à chaque nouvelle page un étonnement délicat devant l’éclosion d’une atmosphère, le surgissement d’une énigme fuyante, mais qui persiste.

Ce qui domine, dans les thèmes comme dans l’écriture – et dans la lecture – c’est une sensation d’étrangeté. Les lieux sont à la fois familiers et étrangers, souvent vagues (la maison, le train), mais quelques lignes suffisent à nous donner l’impression d’y être. Ou plutôt d’y être presque, d’y parvenir sans y rester, d’y flotter sur le seuil : « J’ai toujours trouvé le seuil devant une porte (ou aucune) comme un moment suspendu, avant que n’arrive rien, sauf celui qui s’aperçoit, perdu sur la pierre haute lorsqu’il me rejoint ». Le sujet poétique, souvent un « nous » indéterminé, parfois un « je », transmet une expérience de l’écart, de la difficulté à coïncider, comme une sorte d’exil à la maison, de dépaysement chez soi : « Dans l’air, le je prend masse soudain et se retire comme une troisième personne ». Une expérience, en somme, qui pourrait correspondre à ce qu’est la poésie.

Fabrice Farre a le don des images doucement surprenantes, en rien spectaculaires – ce n’est pas du tout le style de la maison – mais qui impressionnent de façon durable et qui restent longtemps dans les yeux et l’esprit.




Saison

Il pleut
ma chemise sèche
ici je n’ai jamais été aussi
étranger – je fais les cent pas,
le mur est mince appuyé au-dehors,
étranger à ce vêtement transparent
qui revient à lui, où mon absence
m’empêche de croire celui qui s’observe
dans cette minute intérieure.

Fabrice Farre, Loin le seuil, La Crypte, 2017

Photographie de Jungjin Lee

Un poème de Niki-Rebecca Papagheorghiou


Mes père et mère sont toujours en vie. Mais papa et maman où peuvent-ils bien être ? Les jeunes filles que je fus habitent une ère boisée, une villégiature passée, une patrie dans l’époque où je ne puis revenir. Un temps adverse m’attire au large. Fronts de mer et jardins s’éloignent. Je vieillis, m’expatrie.



C’est le premier poème de Niki-Rebecca Papagheorghiou que l’on peut lire dans Le Grand fourmilier. Petites proses, publié aux éditions Cheyne ; il est cité dans l’excellente préface. Il ne fait pas partie de ce recueil mais d’un autre plus ancien. Ça donne envie d’en lire d’autres – d’autres poèmes, d’autres recueils, non ? D’en savoir plus sur cette mystérieuse poète grecque, disparue en 2000. Merci à Evanghelia Stead qui l’a traduite en français.

Niki-Rebecca Papagheorghiou, Le Grand fourmilier. Petites proses,
traduit du grec par Evanghelia Stead, Cheyne, 2017


Estampe © Tiina Kivinen